dimanche , 19 novembre 2017
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Les ombres de l’Araguaia

Auteur: Guiomar de Grammont

Editeur: Métailié – Rentrée littéraire 2017 (240 pages)

Prix National Pen Club Brésil 2017.

Lu en septembre 2017

Mon avis: Quand il s’agit de coups d’Etat en Amérique latine, on pense surtout à ceux du Chili et d’Argentine. Quant aux guérillas, les plus connues sont probablement celles des FARC en Colombie, du Sentier Lumineux au Pérou ou celle des sandinistes au Nicaragua, j’en passe et des pas meilleures. Mais pour le putsch militaire au Brésil en 1964, j’avoue ne rien en savoir, et de la guérilla de l’Araguaia, n’avoir jamais entendu parler. Il faut dire que le gouvernement de l’époque interdisait de révéler l’existence du moindre mouvement révolutionnaire (entendez « terroriste ») à l’intérieur du pays. Et qu’en plus, la guérilla en question (active au début des années ’70) n’a compté que quelques dizaines de membres (environ 70, pour la plupart des intellectuels communistes, aidés d’une poignée de paysans locaux). Ceux-ci s’étaient installés au fin fond de la jungle amazonienne, sur les rives de l’Araguaia, parmi la population locale, dans le but de lui venir en aide (enseignement, soins médicaux,…) et de former sa conscience politique, tout en se préparant à lutter contre la dictature. Et de fait, le petit nombre de « terroristes » n’empêcha pas le pouvoir militaire de déployer 10 000 soldats pour écraser le mouvement.
En 1970, Leonardo (personnage fictif) a 20 ans et rêve de changer le monde, ou au moins son pays. Il disparaît de la surface de la terre, laissant ses parents et sa petite soeur Sofia dans le désarroi le plus total, eux qui ignorent tout de ses activités et de l’endroit où il pourrait se trouver, vivant ou mort.
En 1995, Sofia, qui n’a jamais pu faire le deuil de son frère adoré, se voit remettre par un ami un mystérieux cahier. Celui-ci contient un double récit, anonyme : celui d’une jeune femme racontant son arrivée dans une communauté paysanne et le terrible apprentissage des techniques de survie et de guérilla dans une jungle hostile, et celui d’un jeune guérillero décrivant son errance dans la même jungle mortifère après l’attaque de son village par les soldats.
Ce cahier est pour Sofia le point de départ d’une quête de la vérité sur la disparition de son frère. Ce récit et les circonstances de son écriture puis de sa découverte provoquant plus de questions que de réponses, elle décide de partir sur les traces de son frère, remontant, des années après lui, le cours de l’Histoire et de l’Araguaia.
Un tantinet trop larmoyant, ce roman captivant et édifiant met en lumière un épisode dramatique et méconnu de l’histoire du Brésil qui, malgré la censure de l’époque, resurgit des profondeurs d’une forêt amazonienne grandiose et démesurée, donc menaçante. Tout comme l’était la guérilla pour le pouvoir en place : « Ca n’était rien d’autre qu’un énorme délire, en fait. Des deux côtés. Dans un pays de cette dimension, ils croyaient qu’ils allaient faire la révolution juste en endoctrinant une poignée de paysans ! Et une armée entière à leurs trousses… Tout cela d’une inconséquence totale. D’un non-sens atroce. C’aurait été ridicule, si ce n’avait pas été si tragique ».

En partenariat avec les éditions Métailié.

Présentation par l’éditeur :

Ni vivant ni mort, Leonardo a disparu. Il avait 20 ans et voulait changer le monde, une dictature impitoyable dominait le Brésil. Pour Sofia, sa petite sœur, il était un dieu. Les années ont passé et le vide ne s’est pas comblé. Le père est mort, la mère s’est enfermée dans son chagrin et Sofia, étouffée par cette absence, part à la recherche du disparu.

Au cours d’une enquête, qui l’amène sur les chemins de la clandestinité révolutionnaire en lutte contre la dictature, un ami lui fait parvenir un cahier étrange. Il raconte à deux voix une forêt amazonienne à la fois magnifique et mortelle ainsi qu’une vie quotidienne éprouvante dans l’Araguaia, région d’Amazonie choisie dans les années 70 par un groupe d’étudiants utopistes pour créer une guérilla de libération des paysans. Ils étaient une soixantaine, on envoya 10 000 soldats pour les combattre. Il y eut peu de rescapés.

D’où vient ce carnet, pourquoi tant de mystères sur son origine ? Qui a écrit ce récit déchirant, pourquoi deux écritures mêlées ? Qui l’a fait remettre à Sofia ? Que cache le silence de sa mère ?

Avec une grande énergie dramatique, dans une langue sèche et concise, Guiomar de Grammont écrit un beau texte émouvant qui interroge le passé d’un pays qui se veut sans mémoire.

Quelques citations:

La vie est ainsi, elle nous entraîne dans des chemins inconnus. Et il est difficile, souvent, de revenir en arrière. L’idée du retour est terriblement fastidieuse. Le mieux c’est de se souvenir des personnes que nous avons été et des êtres que nous avons aimés plutôt que d’affronter l’inconnu. Les regarder et comprendre que nous ne sentons plus rien, que le lien est définitivement rompu, qu’il n’y a pas de retour. Combien d’exilés ne vivent-ils pas ainsi? Sans passé, sans avenir, expatriés pour l’éternité?

– Que lis-tu, jeune fille?
Sofia montra.
Luisa examina la couverture et regarda la petite fille, plus curieuse que fâchée:
– Ce n’est pas un livre de ton âge.
C’était « Madame Bovary » de Flaubert.
Sofia balbutia une supplique. Sa mère feuilleta longuement le livre, puis le lui rendit:
– C’est bien, lis-le. Mais rappelle-toi: rien de mal qui ne dure éternellement et rien de bien qui ne finisse par s’arrêter. C’est de la bêtise de mourir par amour. Toutes les passions ont une fin. C’est idiot de souffrir, prononça-t-elle, le visage impassible.

 

 

Evaluation :

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2 commentaires

  1. J’aime bien l’extrait de Flaubert au beau milieu de l’Amazonie ! Un roman qui pourrait me plaire, pas madame Bovary mais les ombres de l’Araguaïa !