Auteure: Camille Charvet

Editeur: Grasset – 7 janvier 2026 (240 pages)
Lu en décembre 2025
Mon avis: Camille Charvet est psychiatre et addictologue à l’hôpital Marmottan à Paris.
S’appuyant sur sa pratique professionnelle avec de nombreux patients, elle livre ici une réflexion sur le phénomène de l’addiction, qu’il s’agisse d’alcool, de drogues, de médicaments, de chemsex ou de pornographie. Au contact de ses patients, elle a été amenée à comprendre que l’addiction ne se réduit pas à la recherche du plaisir ou à la satisfaction immédiate d’un manque. Derrière cette explication trop simple, se cachent bien souvent des motifs plus complexes tels que l’anxiété sociale, la solitude, les difficultés à répondre aux injonctions de la société. Hypersensible, excessif, l’addict est l’incarnation d’une fragilité qui remonte parfois à l’enfance, qui est due à un traumatisme, à un abandon ou un rejet, un manque de repères ou de limites. Comme tout être humain, mais de façon exponentielle, la personnalité addict a, par dessus tout, soif de lien, d’être comprise et aimée.
Dans un tel contexte, la cure de désintoxication, le sevrage, sont des solutions nécessaires mais pas suffisantes. La prise en charge idéale doit être globale, incluant par exemple psychothérapie ou groupes de paroles.
Dans cet essai très accessible, l’auteure montre que les souffrances psychiques liées à l’addiction s’inscrivent dans un contexte sociétal qui favorise le repli et l’isolement derrière les écrans et qui, paradoxalement, incite à la performance et au dépassement de soi tout en stigmatisant celles/ceux qui ne rentrent pas dans le moule.
Comment sortir de la dépendance et gagner en autonomie tout en (re)créant du lien vrai et non toxique, telle est la question. Une chose est sûre, le chemin est long, et c’est souvent la première difficulté à laquelle se heurte le soignant, confronté à un patient qui veut une solution « ici et maintenant ». Tisser le lien, la confiance avec patience, et surtout déculpabiliser l’addict tout en le responsabilisant et en le rendant acteur de sa guérison dans le cadre d’une prise en charge globale, c’est ainsi que Camille Charvet conçoit le parcours (du combattant) qu’elle trace quotidiennement avec ses patients.
Un texte instructif et intéressant, même si, intuitivement, il peut sembler assez évident qu’une addiction a des causes profondes qu’idéalement, il convient de rechercher pour les traiter de manière holistique.
En partenariat avec les Editions Grasset via Netgalley.
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Présentation par l’éditeur:
« Sous le grand porche du centre d’addictologie où je travaille, des jeunes couverts de piercings côtoient des mères de famille. D’anciens détenus partagent une cigarette avec des hommes en costume aux cheveux bien peignés. Plusieurs langues se mêlent, toutes les corpulences, tous les genres et tous les styles. Les patients que j’accompagne vont de l’alcoolique mondain cocaïnomane à l’adepte de pornographie compulsive, en passant par le fumeur de crack du quartier Stalingrad à Paris. Dans mon cabinet, j’entends parler de plaisir, mais surtout de honte, d’anxiété sociale, de solitude. A l’hôpital, je ne cesse d’être témoin de tentatives, parfois désespérées, pour rester vivant. »
Camille Charvet est psychiatre. En s’appuyant sur l’histoire des patients qu’elle reçoit, elle montre que l’addiction ne peut plus être envisagée comme un simple désordre comportemental ou une maladie du cerveau. Recherche effrénée du plaisir, appui pour affronter la vie sociale, tentative de se supporter soi-même, médicament contre des souffrances, expérience-limite, ou paravent face à l’effondrement intérieur… l’addiction est protéiforme. Pour la comprendre, elle s’intéresse au circuit de la récompense comme à la philosophie antique, aux traumatismes de l’enfance et aux injonctions contemporaines de performance, à notre besoin de lien.
« L’addiction m’est apparue non seulement comme un trouble, mais aussi comme un miroir. Un miroir de la souffrance psychique, bien sûr, mais aussi de notre époque, de ses injonctions, de ses dénis, de ses failles collectives. Elle est, peut-être, son symptôme le plus sincère. La personnalité addict, excessive, toujours trop, assoiffée et insatiable, nous parle de nous tous ».
Quelques citations:
– De nos jours, tous les lieux de « rencontre » proposent de l’alcool: restaurants, bars, boîtes de nuit. Si les produits sont là pour aider à la rencontre de tout le monde, c’est bien peut-être que la rencontre n’est jamais aisée. C’est bien peut-être que les addict ne sont pas à regarder seulement comme des malades, mais à écouter, en ce qu’ils offrent comme un miroir grossissant de nos difficultés à tisser des liens sociaux.
– Marc Valleur et Jean-Claude Matysiak, tous deux psychiatres et addictologues ayant marqué ces dernières années, se sont demandé si les consommations de produits psychoactifs à l’adolescence ne s’inscrivaient pas, parfois, dans la logique d’un rite initiatique manqué. S’appuyant sur les travaux de Mircea Eliade, ils observent que la plupart des sociétés structurent ce passage par des étapes rituelles: séparation d’avec la famille, prise de risque ou épreuve, puis intégration dans un nouveau statut social. La consommation, comme les scarifications, les défis ou même les fugues, pourrait être l’expression contemporaine, non encadrée, de ce besoin de transformation. Mais sans accompagnement symbolique ni transmission, le rituel reste suspendu, et l’adolescence, au lieu de mener à l’âge adulte, devient une boucle sans fin. […] D’après une vaste enquête Ipsos, en 2022 presque un adolescent sur deux présente des signes de dépression plus ou moins sévère. Toutes les études montrent également que les tentatives de suicide ont largement augmenté. Ce mal-être croissant pourrait s’interpréter comme l’écho d’une société incapable d’offrir à sa jeunesse un passage clair, partagé, vers l’âge adulte et où la consommation de produits devient le substitut au rite de passage, au risque d’y rester enfermé.
– [L’addiction] surgit aujourd’hui dans des conditions sociales particulières, dans un monde qui, tout en vantant l’autonomie et l’authenticité, pousse sans relâche au conformisme, à l’efficacité, à l’image, à la performance.
– Notre société valorise l’individu autonome, performant, détaché, sans dette. Elle valorise la liberté sans fard, l’autonomie pure, l’autodétermination dans ses choix comme système de valeur. Mais cette conception exigeante, parfois abstraite, échoue dès lors que l’on regarde de près ce qu’est un être humain dans son tissu de relations concrètes. […] Aucune vie humaine n’est viable sans réseaux d’attention, de langage, de transmission.
– Ainsi, certaines addictions naissent dans le sillage d’une anxiété sociale, puis s’y enracinent, avant de venir, en retour, l’alimenter, et parfois la transformer en véritable peur de l’autre. Cette dernière vient alors empêcher tout apprentissage ou mobilisation de ses propres ressources pour apprivoiser ses réactions d’angoisse. Dès lors, pour celui qui accompagne ces patients, une nouvelle tâche se dessine: aider à la rencontre.
– Ces dérèglements adolescents sont parlants. Ils dessinent, à bas bruit, un malaise plus large, plus profond, qui excède les histoires individuelles. Lorsque les mêmes signaux reviennent, que les mêmes fractures apparaissent, on ne peut plus seulement parler de fragilités personnelles. Quelque chose, dans le monde que nous leur proposons, semble ne plus faire bord, ne plus contenir. C’est peut-être là qu’il faut désormais porter le regard: sur la manière dont notre époque façonne, ou défait, les cadres collectifs. Car si l’addiction est un trouble des limites, alors que dire d’une société qui semble les avoir toutes repoussées?

