dimanche , 22 octobre 2017
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Les cerfs-volants

Auteur: Romain Gary

Editeur: Folio – 1983 (366 pages)

Lu en mai 2016

les cerfs-volantsMon avis: En cette période estivale, il en est certains qui partent vers la mer, d’autres vers la montagne. Peut-être quelques-uns se décident-ils pour un endroit exposé au vent, pour y étrenner un cerf-volant et retrouver au bout de sa ficelle une part d’enfance, de candeur et de poésie. Aussi joli et sophistiqué serait-il, cet objet volant ne pourra cependant jamais rivaliser avec la fantaisie et la symbolique de ceux construits en 1930 par Ambroise Fleury, le « facteur timbré » de Cléry, Normandie.
Chez les Fleury, on a la mémoire absolue, un grain de folie et une infinie capacité de résistance à l’adversité. La ration de survie indispensable alors que s’annonce la deuxième guerre mondiale.
Ludo, le narrateur, est le neveu et le pupille d’Ambroise depuis la mort de ses parents. En 1930, il n’a que dix ans, mais cela ne l’empêche pas de tomber amoureux à vie de Lila, toute jeune aristocrate polonaise en vacances dans la région. Folie, disais-je… Ce jour-là, ils ne se parlent que quelques minutes, mais Ludo reviendra, tous les jours à la même heure, sur le lieu de cette première rencontre, dans l’espoir de revoir Lila. Il ne la reverra que quatre ans plus tard. Puis s’en vient la guerre, ses déplacements forcés, ses longues séparations, ses retrouvailles. L’image de Lila ne quitte jamais Ludo, et même si cela le rend un peu fou aux yeux des autres, elle lui permet de surmonter les épreuves. Cette mémoire…
Grain de folie et résistance, caractéristiques de quelques personnages inoubliables de ce roman. Pas seulement Ambroise, qui continue à fabriquer ses cerfs-volants symboles de liberté, d’espoir, de résistance quand il les peint à l’effigie de De Gaulle au nez et à la barbe de l’Occupant…
Que dire de Duprat, le chef du Clos Joli, restaurant étoilé, qui, au risque de passer pour un collabo, n’hésite pas à régaler la fine fleur de la Gestapo à sa table, brandissant la haute cuisine française comme un étendard de résistance ultime. Que dire encore de Julie, la mère maquerelle juive, et de la comtesse Esterhazy, qui ont oublié d’avoir froid aux yeux, en mettant plein la vue aux Allemands pour mieux les mystifier…
Que dire qui n’ait déjà été dit sur ce roman sublime…

Je n’ai jamais lu un roman dans lequel tout sonne aussi juste, les mots, les phrases, les sentiments. Cette scène extraordinaire chez le coiffeur…
Il n’y a pas les Gentils Français d’un côté et les Méchants nazis de l’autre, il y a des faux frères qu’on enverrait bien se faire pendre, et des meilleurs ennemis avec qui on trinquerait dans la cave du Clos Joli. Il y a de la fraternité à vous réconcilier avec le genre humain, de l’amour à vous faire chanter à tue-tête, de l’humour à vous fendre le coeur, des émotions à vous mettre les larmes au bord des yeux. de l’espoir, infiniment, même s’il n’y a que l’humain pour être inhumain et même si Gary, optimiste désespéré, s’est suicidé quelques mois après la parution de ce dernier chef-d’oeuvre.
Et puis il y a la mémoire : ne jamais oublier de ne pas lâcher la ficelle de la liberté et du rêve, de peur qu’ils se perdent seuls dans la poursuite du bleu… Et puis surtout se souvenir du Chambon-sur-Lignon.

A la rentrée des classes en septembre, il faudrait proposer, dans l’enseignement public obligatoire si cher à l’auteur, des ateliers de fabrication de cerfs-volants…

Présentation par l’éditeur:

Pour Ludo le narrateur, l’unique amour de sa vie commence à l’âge de dix ans, en 1930, lorsqu’il aperçoit dans la forêt de sa Normandie natale la petite Lila Bronicka, aristocrate polonaise passant ses vacances avec ses parents. Depuis la mort des siens, le jeune garçon a pour tuteur son oncle Ambroise Fleury dit  » le facteur timbré  » parce qu’il fabrique de merveilleux cerfs-volants connus dans le monde entier. Doué de l’exceptionnelle mémoire  » historique  » de tous les siens, fidèle aux valeurs de  » l’enseignement public obligatoire « , le petit Normand n’oubliera jamais Lila. Il essaie de s’en rendre digne, étudie, souffre de jalousie à cause du bel Allemand Hans von Schwede, devient le secrétaire du comte Bronicki avant le départ de la famille en Pologne, où il les rejoint au mois de juin 1939, juste avant l’explosion de la Seconde Guerre mondiale qui l’oblige à rentrer en France.

Alors la séparation commence pour les très jeunes amants… Pour traverser les épreuves, défendre son pays et les valeurs humaines, pour retrouver son amour, Ludo sera toujours soutenu par l’image des grands cerfs-volants, leur symbole d’audace, de poésie et de liberté inscrit dans le ciel.

Quelques citations: 

– Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une oeuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… Tiens, moi, par exemple, depuis cinquante ans, je n’ai jamais cessé d’inventer ma femme. Je ne l’ai même pas laissée vieillir. Elle doit être bourrée de défauts que j’ai transformés en qualités. Et moi, je suis à ses yeux un homme extraordinaire. elle n’a jamais cessé de m’inventer, elle aussi. En cinquante ans de vie commune, on apprend vraiment à ne pas se voir, à s’inventer et à se réinventer à chaque jour qui passe. Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont…

– [Ludo:] Pourquoi ne viens-tu pas me voir?
[Lila:] Je viendrai. Il faut que je me retrouve, tu sais. Tu penses un peu à moi?
[Ludo:] Il m’arrive de ne pas penser à toi. Des passages à vide, ça arrive à tout le monde.

– Et rien n’était plus commode, pendant et depuis l’occupation, que de réduire l’Allemagne à ses crimes et la France à ses héros. Mais qu’un des chefs les plus prestigieux de la Wehrmacht pût être, au fond de lui-même, tellement convaincu de l’approche de la défaite qu’il allât jusqu’à chercher l’oubli en prenant, auprès d’un chef français, des leçons de haute cuisine, me paraissait contraire à tout ce que signifiait pour nous l’expression « général allemand ». La haine se nourrit de généralités et « une tête typique de Prussien » ou « un spécimen parfait de la race des seigneurs », voilà qui nous met à l’aise lorsqu’il s’agit d’étendre le champ de nos ignorances.

– Il y a longtemps que toute trace de haine pour les Allemands m’a quitté. Et si le nazisme n’était pas une monstruosité inhumaine? S’il était humain? S’il était un aveu, une vérité cachée, refoulée, camouflée, niée, tapie au fond de nous-mêmes, mais qui finit toujours par resurgir? Les Allemands, bien sûr, oui, les Allemands… C’est leur tour, dans l’histoire, et voilà tout. On verra bien, après la guerre, une fois l’Allemagne vaincue et le nazisme enfui ou enfoui, si d’autres peuples, en Europe, en Asie, en Afrique, en Amérique, ne viendront pas prendre la relève.

Evaluation :

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4 commentaires

  1. J’aime bien cet auteur mais je n’ai pas lu ce livre. Tu en parles si bien que je vais me laisser tenter.

  2. Rester accroché à son cerf-volant… Que de beautés dans ce livre que je ne connais pas. Un auteur que j’apprécie beaucoup. Merci de ce beau partage.