jeudi , 18 avril 2024

L’infini dans un roseau

Auteure: Irene Vallejo

Editeur: Les Belles Lettres – 2021 (420 pages)/Le Livre de Poche – 2023 (672 pages)

Lu en février 2024

Mon avis: Voici un livre sur l’histoire des livres.

Un de ces livres qui aurait pu commencer par « il était une fois », tant l’auteure nous embarque avec elle dans une épopée passionnante à travers l’Antiquité gréco-latine. Elle nous raconte l’histoire de l’alphabet et de l’écriture, des supports de celle-ci (de la pierre au papyrus en passant par les tablettes enduites de cire), l’histoire du livre en tant qu’objet (des rouleaux encombrants de papyrus aux premiers codex reliés par pages) et en tant que contenant (des livres de comptes aux livres de contes, en passant par la poésie, la fiction, les idées), et même l’histoire de la lecture, d’abord à voix haute pour un groupe de personnes puis silencieuse, pour soi-même.

L’écrit, qui nous paraît si évident et omniprésent aujourd’hui, a pourtant suscité la méfiance à ses débuts. Ainsi, Socrate était convaincu que le passage de l’oralité à l’écrit entraînerait paresse intellectuelle et atrophie de la mémoire. On se demande ce que le philosophe athénien aurait pensé aujourd’hui d’Internet et des GPS, par exemple.

Si l’écrit et les livres ont peut-être, d’une certaine manière, « figé » l’oralité, il n’en reste pas moins qu’ils l’ont aussi, paradoxalement, sauvée de la disparition. Sans leur retranscription laborieuse au fil des siècles, l’Iliade et l’Odyssée, les pensées de Platon, les vers d’Ovide seraient-ils arrivés jusqu’à nous ?

Des conquêtes d’Alexandre à l’obsession de la dynastie des Ptolémée à bâtir à Alexandrie une bibliothèque qui contiendrait tous les ouvrages du monde connu, de la Villa des Papyrus à Herculanum disparue sous la lave du Vésuve à la bibliothèque de Sarajevo détruite par les bombardements, « L’infini dans un roseau » est aussi une petite histoire de l’Humanité à travers le prisme de sa relation à la littérature.

L’ouvrage est dense, riche, foisonnant, très documenté, mais qu’on se rassure, il n’est jamais austère. Ce livre n’est pas un essai de philologie qui serait écrit dans une langue académique, objective et factuelle, bourré de données désincarnées rigoureusement exposées. La narration est chronologique, mais Irene Vallejo fait régulièrement des liens avec l’époque contemporaine, livre des réflexions, des hypothèses et des anecdotes personnelles. On y trouve aussi des touches d’humour (parfois ironique), de la fluidité et de la poésie dans l’écriture, et un bel équilibre entre érudition et vulgarisation. Mais surtout, Irene Vallejo nous partage sa passion pour les livres et la littérature, et rend compte de leur importance capitale dans la sauvegarde et la diffusion du savoir, des idées et des histoires à travers le temps et l’espace, malgré l’obscurantisme et la barbarie.

Un bel hommage aussi aux milliards d’anonymes à travers les siècles, comme vous, comme moi, qui contribuent à la transmission des messages infinis portés par les livres, convaincus du pouvoir de ceux-ci.

Présentation par l’éditeur:

Quand les livres ont-ils été inventés ? Comment ont-ils traversé les siècles pour se frayer une place dans nos librairies, nos bibliothèques, sur nos étagères ?
Irene Vallejo nous convie à un long voyage, des champs de bataille d’Alexandre le Grand à la Villa des Papyrus après l’éruption du Vésuve, des palais de la sulfureuse Cléopâtre au supplice de la philosophe Hypatie, des camps de concentration à la bibliothèque de Sarajevo en pleine guerre des Balkans, mais aussi dans les somptueuses collections de manuscrits enluminés d’Oxford et dans le trésor des mots où les poètes de toutes les nations se trouvent réunis. Grâce à son formidable talent de conteuse, Irene Vallejo nous fait découvrir cette route parsemée d’inventions révolutionnaires et de tragédies dont les livres sont toujours ressortis plus forts et plus pérennes.
L’Infini dans un roseau est une ode à cet immense pouvoir des livres et à tous ceux qui, depuis des générations, en sont conscients et permettent la transmission du savoir et des récits. Conteurs, scribes, enlumineurs, traducteurs, vendeurs ambulants, moines, espions, rebelles, aventuriers, lecteurs ! Autant de personnes dont l’histoire a rarement gardé la trace mais qui sont les véritables sauveurs de livres, les vrais héros de cette aventure millénaire.

Quelques citations:

– Au troisième millénaire av. J.-C., les Egyptiens découvrirent qu’avec ces roseaux [de papyrus] on pouvait fabriquer des feuilles pour écrire, et au premier millénaire, ils avaient déjà transmis leur trouvaille aux peuples du Proche-Orient. Pendant des siècles, les Hébreux, les Grecs puis les Romains inscrivirent leur littérature sur des rouleaux de papyrus. A mesure que les sociétés méditerranéennes s’alphabétisaient et devenaient plus complexes, elles avaient besoin de plus en plus de papyrus, et les prix montaient avec la demande. La plante était très rare en dehors de l’Egypte et, comme le coltan de nos smartphones, elle devint un bien stratégique. Un puissant marché, qui distribuait le papyrus sur des routes commerciales à travers l’Afrique, l’Asie et l’Europe, se développa. Les rois d’Egypte s’approprièrent le monopole de la manufacture et du commerce des feuilles; les spécialistes de la langue égyptienne pensent que le mot « papyrus » possède la même racine que « pharaon ».

– Depuis les premiers siècles de l’écriture jusqu’au Moyen Age, la norme était de lire à voix haute, pour soi-même ou pour les autres, et les écrivains prononçaient les phrases à mesure qu’ils les écrivaient, pour entendre de cette manière leur musicalité. Les livres n’étaient pas une chanson qui se chantait dans la tête, comme maintenant, mais une mélodie qui bondissait sur les lèvres et résonnait à voix haute. Le lecteur devenait l’interprète qui lui prêtait ses cordes vocales. […] Il ne faut pas imaginer les portiques des bibliothèques anciennes silencieux, mais envahis par les voix et les échos des rouleaux [de papyrus]. Sauf exception, les lecteurs de ces époques n’avaient pas la liberté dont tu [toi, le lecteur d’aujourd’hui] jouis pour lire à ta guise les idées ou les récits écrits dans les textes, pour faire une pause afin de réfléchir ou de rêver les yeux ouverts quand tu le souhaites, choisir et cacher ce que tu choisis, interrompre ou abandonner, créer tes propres univers. Cette liberté individuelle, la tienne, est une conquête de la pensée indépendante face à la pensée sous tutelle, et elle a été gagnée pas à pas au fil du temps.
C’est pourquoi sans doute, les premiers à lire comme toi, en silence, en conversation muette avec l’écrivain, attirèrent puissamment l’attention. Au IVè siècle, saint Augustin fut tellement étonné de voir l’évêque Ambroise de Milan lire ainsi qu’il le mentionna dans ses Confessions. C’était la première fois que quelqu’un faisait cela devant lui ce qui, manifestement, lui parut hors du commun. Quand il lit – nous raconte-t-il avec stupéfaction -, ses yeux parcourent les pages et son cerveau comprend ce qu’elles disent, mais sa langue se tait. Saint Augustin se rend compte que ce lecteur n’est pas à côté de lui, malgré sa grande proximité physique, mais qu’il s’est échappé dans un autre monde, plus libre et fluide, choisi par lui, qu’il voyage sans bouger et sans révéler à personne où il est. Ce spectacle lui sembla déconcertant et fascinant.
Tu es un type très particulier de lecteur/lectrice, et tu descends d’une généalogie de pionniers. Ce dialogue silencieux entre toi et moi, libre et secret, est une invention incroyable.

– [A propos de l’apparition de l’écriture:]
A l’époque de Socrate, les textes écrits n’étaient pas encore un outil habituel et ils suscitaient de la méfiance. On les considérait comme un succédané de la parole orale – légère, aérienne, sacrée. […] Pour Socrate, les livres étaient des adjuvants de la mémoire et de la connaissance, mais il pensait que les vrais savants feraient mieux de s’en méfier. […] Socrate craignait qu’à cause de l’écriture les hommes abandonnent la réflexion personnelle. Il craignait que grâce au support des lettres, on confie le savoir aux textes qu’on se contenterait d’avoir à portée de main, sans faire l’effort de les comprendre à fond. Ainsi, il ne s’agirait plus de connaissance propre, intégrée et indélébile, partie du bagage de chacun, mais d’un appendice extérieur. L’argument est subtil, et toujours d’actualité. Aujourd’hui nous sommes immergés dans une transition aussi radicale que l’alphabétisation grecque. Internet transforme l’utilisation de la mémoire et la mécanique même du savoir. […] Les scientifiques appellent « effet Google » ce phénomène de relaxation de la mémoire. On a tendance à se souvenir mieux de l’endroit où est conservée une information que de l’information elle-même. Il est évident que la connaissance disponible est plus importante que jamais, mais presque tout est stocké en dehors de notre cerveau. Des questions inquiétantes surgissent: sous ce déluge de données, que reste-t-il de la connaissance? Notre mémoire paresseuse est-elle en train de devenir un carnet d’adresses où chercher une information, sans trace de l’information elle-même? Sommes-nous au fond plus ignorants que nos ancêtres à forte mémoire des anciens temps de l’oralité?
La grande ironie de toute cette affaire, c’est que Platon a expliqué le mépris du maître pour les livres dans un livre, conservant ainsi ses critiques de l’écriture pour nous, ses futurs lecteurs.

Les Anciens, qui voyaient les enfants comme une sorte d’adultes miniatures sans goûts ni compétences propres, leur offraient les livres qu’ils lisaient eux-mêmes. Il n’existait rien de comparable à notre littérature jeunesse, aucune facilité. L’enfance n’avait pas encore été inventée, Freud n’était pas arrivé pour attribuer une importance cruciale aux premières années.

– Dans une bibliothèque, il n’y a ni frontières temporelles ni frontières géographiques. Et, pour finir, nous sommes tous invités à entrer: étrangers et locaux, personnes à lunettes, lentilles ou aux yeux chassieux, hommes à chignon et femmes à cravate. On dirait une utopie.

– Mais le défi est toujours d’actualité, comme le savent les professeurs de Louisville qui ont voulu effacer l’insultant « nigger » de l’oeuvre de Mark Twain. Les livres pour enfants et adolescents sont-ils des oeuvres littéraires complexes ou des manuels de bonne conduite? Un « Huckleberry Finn » assaini peut apprendre beaucoup aux jeunes lecteurs, mais il leur ôte un enseignement essentiel: il y eut une époque où presque tout le monde appelait ses esclaves « négros » et, à cause de cette histoire d’oppression, le mot est devenu tabou. Ce n’est pas en supprimant des livres tout ce qui nous paraît inapproprié qu’on éloignera les jeunes des mauvaises idées. En revanche, on les rendra incapables de les reconnaître. Contrairement à ce que croit Platon, les méchants sont un ingrédient crucial des contes traditionnels, pour que les enfants sachent que la méchanceté existe. Tôt ou tard, ils y seront confrontés (des brutes qui les harcèlent dans la cour de l’école aux tyrans génocidaires). […]
Eprouver une certaine gêne fait partie de l’expérience de la lecture: il y a beaucoup plus de pédagogie dans l’inquiétude que dans le soulagement. On peut faire passer sur le billard et remodeler toute la littérature du passé, elle cessera alors de nous expliquer le monde. Si on s’aventure dans cette voie, il ne faudra pas s’étonner que les jeunes abandonnent la lecture et, comme le dit Santiago Roncagliolo, jouent à la PlayStation, où ils peuvent tuer un tas de gens sans que ça pose de problèmes à personne.

– L’histoire des péripéties technologiques, depuis l’invention de l’écriture à celle de l’informatique est, dans le fond, le récit des méthodes créées pour disposer de la connaissance, l’archiver et la récupérer. La route de toutes ces avancées contre l’oubli et la confusion, qui commença en Mésopotamie, atteignit son apogée, pendant l’Antiquité, dans le palais des livres d’Alexandrie, et serpente sinueusement jusqu’aux réseaux digitaux d’aujourd’hui.

– L’irruption des conquérants romains entraîna une longue période de violence et de chaos en Méditerranée orientale, créant les conditions propices à la capture massive d’esclaves. […] Au milieu du Ier siècle av. J.-C., il devait y avoir autour de deux millions d’esclaves en Italie, environ 20% de la population. Quand, sous le premier empire, quelqu’un eut la brillante idée de les obliger à porter un uniforme, le Sénat rejeta cette proposition avec effroi – personne ne désirait que la population esclave réalise à quel point elle était nombreuse.

– …, mais il n’était pas bien vu non plus qu’un Romain de bonne famille consacre son temps à la poésie – comme beaucoup de gens à notre époque trouveraient inconvenant qu’un chef d’Etat écrive des paroles de chansons pop.
Pour cette raison, pendant longtemps coexistèrent deux littératures parallèles et contemporaines. D’un côté, les vers que les esclaves ou affranchis grecs composaient pour satisfaire leurs protecteurs aristocrates cultivés et, de l’autre, l’œuvre dilettante – toujours en prose – de citoyens respectables. « La poésie n’est pas un métier honorable, et si quelqu’un s’y consacre, on le traite de gueux », écrivit Caton l’Ancien. Depuis lors, les marionnettistes, musiciens et artistes ont gardé cette réputation de gens de bas étage, du Caravage à Von Gogh; de Shakespeare à Cervantès ou Genet.

– Aujourd’hui, il serait sans doute assez triste de publier un livre que seuls la famille et les amis de l’écrivain liraient; pour les auteurs romains, en revanche, c’était la situation la plus courante, sûre et confortable. Abolir ces frontières, accepter que n’importe qui puisse avoir accès à ses pensées et émotions en échange d’une poignée de deniers fut une expérience vécue comme une mise à nu traumatisante pour beaucoup d’écrivains.

– Victor Lapuente Giné a écrit que la société contemporaine souffre d’un préjugé futuriste manifeste. Quand on compare quelque chose de vieux et quelque chose de nouveau – par exemple un livre et une tablette, ou une religieuse assise à côté d’un adolescent plongé sur son téléphone dans le métro -, on croit que la nouveauté a davantage d’avenir. En réalité, c’est le contraire. Si un objet ou une habitude existe depuis longtemps dans nos vies, il a plus de chance de durer. Ce qui est nouveau, en moyenne, meurt avant. Il est plus probable qu’il y ait des religieuses et des livres au XXIIè siècle que Whatsapp et des tablettes. Dans le futur, il y aura encore des tables et des chaises, mais peut-être plus d’écrans plasma et de téléphones portables. On continuera de fêter le solstice d’hiver alors qu’on aura arrêté les cabines de bronzage UV. Une invention aussi antédiluvienne que l’argent a beaucoup de probabilités de survivre au cinéma 3D, aux drones et aux voitures électriques. De nombreuses tendances qui nous semblent indiscutables – de la consommation effrénée aux réseaux sociaux – s’effaceront. Et les vieilles traditions qui nous ont accompagnés depuis des temps immémoriaux – de la musique à la quête de spiritualité – ne disparaîtront jamais. Quand on visite les nations les plus avancées du monde sur le plan socio-économique, on est surpris en réalité par leur amour des archaïsmes – de la monarchie au protocole et aux rites sociaux, en passant par l’architecture néoclassique ou les tramways vétustes. […]
Pour cette raison, face à l’avalanche de prédictions apocalyptiques quant à l’avenir du livre, je dis: du calme.

– De nos jours, la destruction des livres est méthodiquement organisée. […] Les stocks des maisons d’édition sont devenus des funérariums qui accueillent les titres retournés par les libraires. Le solde négatif est énorme: en 2016, on a publié en Espagne 224 millions de livres, dont presque 90 millions ont fini au purgatoire. Tout à fait sciemment, on imprime beaucoup plus d’exemplaires de titres à vocation de best-sellers que ne peuvent en absorber leurs lecteurs, car on pense que ce sont les gigantesques piles de livres qui font vendre les livres.

Evaluation :

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Frère d’âme

Auteur: David Diop Editeur: Seuil – 2018 (176 pages)/Points – 2019 (144 pages) Prix Goncourt …

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