mardi , 11 décembre 2018
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La gueule de leur monde

Auteur: Abram Almeida

Editeur: Paper Tales (auto-édition) – 2018 (261 pages)

Lu en septembre 2018

Mon avis: Ce livre m’a été proposé par son auteur. Comme le thème (les migrants) m’intéressait, j’ai accepté de lire ce roman auto-édité.
Les migrants, donc. De ces gens, on sait qu’une partie se retrouve dans une jungle à Calais, dans un parc Maximilien à Bruxelles, en provenance d’Afrique, avec pour tout bagage leur rêve d’Europe. Vu de chez nous, on sait que ce rêve tournera le plus souvent au cauchemar, fait de précarité et de no man’s land administratif. Foin d’Eldorado sur la rive nord de la Méditerranée. Mais sait-on ce qui se passe pour eux entre le moment où ils décident de tout quitter et celui où ils embarquent enfin sur cette même Méditerranée, flottant sur une coquille de noix à quelques encablures de Gibraltar ou de Lampedusa ? A lire “La gueule de leur monde“, on réalise que cette traversée, si périlleuse qu’elle soit, n’est “que” la dernière étape d’un terrifiant chemin de croix entamé des mois auparavant.
Or donc, en l’occurrence, le narrateur est un jeune diplômé burkinabé au chômage et sans perspectives d’avenir. Un beau jour, un déclic et une mauvaise idée : partir en Europe. Il est loin d’imaginer ce qui l’attend. Avec quelques économies, quelques chiffons et une doudoune pour affronter le froid du Vieux Continent, il entame un périple qui lui fait traverser le Niger, le Mali, le Maroc, l’Algérie et la Libye. Avec quelques étapes imprévues et pas exactement pittoresques : djihadistes en mal d’otages à rançonner, gardes-frontières à corrompre, marchands de “ressources humaines”, forces de l’ordre chargées de casser et/ou de rafler du migrant, hostilité des populations locales envahies par ce désespoir subsaharien, emprisonnements, tortures, esclavagisme, exécutions sommaires, escrocs en tous genres, avec retours à la case-départ ou presque, les raisons de ne pas arriver vivant à bord de la coquille de noix susmentionnée sont légions. Et quand par hasard le narrateur et ses compagnons d’infortune se trouvent à peu près libres de leurs mouvements, il leur faut survivre de petits boulots pour (re)gagner une énième fois l’argent qu’on leur a volé, et pouvoir payer leurs passeurs. L’horreur et la peur sont permanentes, la déshumanisation quotidienne : le narrateur ne parle plus d’être humains mais de “faune”, tant pour les migrants que pour leurs persécuteurs, d’ailleurs. Et il y a pourtant pire que d’être un migrant en Afrique : être une migrante. Mais il faut bien que l’espoir subsiste, le retour en arrière n’est pas une option, la mort non plus, tant qu’à faire.
La gueule de leur monde” est un récit fictif mais très réaliste, bourré d’humour rageur et noir (sans mauvais jeu de mots) et parfois absurde, plein d’autodérision, à la fois désabusé et cynique. L’Europe et le monde occidental s’en prennent plein la tronche, à juste titre malheureusement, mais à tel point qu’on se demande parfois pourquoi le narrateur tient tant à y aller.
Pas grand-chose à redire sur le fond de ce roman en plein dans l’actualité, mais un gros bémol sur la forme : le style est parfois trop oral et ne semble pas toujours très cohérent avec le langage d’un narrateur ayant fait des études supérieures (“Pourtant il connaissait la Bible le père Don Quichotte et dedans y’avait écrit comment c’était au tout début le monde, quand c’était tout beau, tout propre. […] J’arrêtais cette funeste réflexion là… trop qu’elle ressembla à une idée génocidaire”) ; un auteur en délicatesse avec la ponctuation, la conjugaison (“que vous demeurasses”) et la concordance des temps, pas mal de coquilles, une manie des points de suspension et de l’apostrophe entre “y” et le verbe “avoir” (“il y’avait”), tout cela m’a un peu gâché la lecture, en dépit d’une approche originale et intéressante.

Merci à l’auteur pour l’envoi de ce livre.

Présentation par l’éditeur:

Lorsqu’un jeune diplômé africain se décide contre tout bon sens à rejoindre la horde de migrants qui tente de traverser la Méditerranée pour atteindre l’Europe, on se doute déjà que quelque chose ne tourne pas rond dans ce monde. Mais comme tous ces indésirables fuyant la guerre, la famine ou Dieu sait quelle autre calamité dont seul le tiers monde a le secret, il a ses raisons. 

Il est pourtant bien loin de s’imaginer ce qui l’attend au cours de son périple où rien, mais alors vraiment rien, ne se passe comme prévu. Dehors il y a désormais des djihadistes qui redessinent la figure du monde à l’arme lourde, des forces de l’ordre qui ne savent plus où donner de la matraque, des malfrats de tous bords qui font des affaires avec des vies humaines, le tout dans le dos de gouvernements trop occupés à se refiler tout ce monde de misère envahissante.

Notre héros, lui, ne voit pourtant aucune incohérence à toutes les invraisemblances de ce monde, c’est un Candide des temps modernes. Avec trois compagnons de route aussi touchants que comiques, il arpente les sentiers de la migration sans se soucier de ses dangers. Ces drôles de lurons arriveront-ils au terme de leur voyage ? Celui-ci en vaudra-t-il la peine ? Quoi qu’il en soit, l’Europe n’a qu’à bien se tenir… Ils arrivent !

La gueule de leur monde raconte les tribulations aussi dramatiques qu’hilarantes d’un groupe de migrants africains en route pour l’Europe. Les rebondissements tragi-comiques s’enchaînent au fil des pages et il est difficile de distinguer la fiction de la réalité, tant sont décrits avec précision les obstacles cruels qui jalonnent le parcours de ces hommes. Plus qu’un itinéraire de migrants, La gueule de leur monde raconte l’histoire de l’humanité. De l’Afrique à l’Europe, en passant par le Maghreb ce sont les sociétés humaines qui sont décortiquées avec une satire qui n’épargne personne. Un témoignage au-delà de l’Afrique et des migrants, écrit avec un humour au vitriol.

Une citation:

– J’avais beau être convaincu du message de paix de la religion musulmane, je ne pouvais m’empêcher de sentir un malaise à chaque Allah Akbar que j’entendais en ces lieux. Je les associais instinctivement à la mort. J’imaginais alors l’effet de ces mêmes mots sur des Occidentaux qui eux étaient loin d’être convaincus du message de paix. Voilà donc ce qu’ils [les djihadistes] avaient fait à Dieu. Ils avaient fait de l’évocation de son nom, une cause de hantise à travers le monde. Car oui, il était des endroits où l’on courrait [sic] se mettre à couvert dès qu’on entendait le nom de Dieu au-delà d’un certain nombre de décibels. En dessous, on se contentait d’être mal à l’aise.

 

Evaluation :

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9 commentaires

  1. Bonjour Sylvie, j’aurais volontiers acheté ce roman, car je n’ai aucun préjugé. Je lis aussi bien des auteurs auto édités, que des “premier roman ” édités. Cet état d’esprit est dû au fait que j’ai si souvent été déçue par “les livres dont on parle”. Je suis moi-même en train d’écrire un roman, et pour tout te dire, je n’ai rien contre le fait qu’un auteur adopte par instants un style moins soutenu. Cependant, je dois dire que le “J’arrêtais cette funeste réflexion là. .. trop qu’elle ressembla à une idée génocidaire ” m’a vraiment chagrinée. La première phrase que tu as relevée ne m’a pas vraiment choquée. Il m’a semblé que c’était un choix de la part de l’auteur, mais la deuxième ! Non non non et non.😕 Je n’achèterai pas ce livre.

  2. Je vous remercie d’avoir pris le temps de me lire et de donner votre avis. Je vais m’évertuer à corriger les coquilles et autres autres erreurs que vous avez relevées, même si je pense qu’une bonne partie d’entre elles le sont déjà car j’ai fait une relecture externe entre temps. Désolé que cela ait autant affecté votre lecture, c’est malheureusement l’inconvénient d’être autoédité, en plus d’être auteur, il faut également porter de nombreuses autres casquettes. En revanche, le style oral tout comme les tournures de phrases déstructurées sont voulus, c’est pour faire ressortir la spécificité africaine du narrateur et l’absurdité du monde (que vous avez soulignée dans votre chronique). Merci encore pour vos remarques et appréciations qui contribueront à me faire progresser.

  3. Quand ça fait mal, mieux vaut en rire… Ce thème fait mal c’est sûr et le parcours de combattant du migrant est tellement empli d’embuches qu’on finit par se demander si c’est vraiment ainsi que ça se passe. La triste réalité depasse la fiction. Et malgré les coquilles et autres erreurs « de jeunesse », ce roman très actuel mené tambour battant et à l’humour cinglant est digne de lecture.

  4. Je sais Abram à quel point écrire est une entreprise difficile, d’autant qu’on se doit de porter plusieurs casquettes. J’écris moi-même un roman. .. sur l’amour ! Périlleux n’est ce pas, à une époque où ce sentiment semble ne plus être d’actualité, où il est plus aisé de parler de haine et de tueurs en série, et de bon ton de taxer ce sentiment “d’eau de rose”. Mon commentaire n’a bien sûr rien de désobligeant. Dans la première phrase citée par Sylvie, j’ai très clairement perçu l’intention de l’auteur. Pas dans la deuxième. Suite au commentaire de Mimi, j’ai eu l’idée de jeter un oeil sur babelio, les commentaires sont très bons dans l’ensemble, mais je me suis surtout intéressée aux citations pour me rendre un peu compte de la plume de l’auteur, et qui sait… Je termine un roman en cours, et puis ne dit-on pas qu’il n’y a que les imbéciles qui changent pas d’avis ? De tout coeur bonne chance à toi.

  5. Chère Christine,
    Je te remercie d’avoir trouvé le temps de me laisser ces quelques mots. Sois rassurée, je n’ai pas considéré ton commentaire comme “désobligeant”. Lorsqu’on transmet un message à travers un roman, on doit avoir l’humilité d’accepter les avis le concernant. Je pense d’ailleurs qu’on ne peut progresser en étant continuellement caressé dans le sens du poil, un peu de friction ne fait pas de mal. Je partage au passage ta réflexion sur l’amour et te souhaite bien du courage dans la rédaction de ton roman ainsi que beaucoup de succès.
    Cordialement, A Almeida.

  6. Merci Abram Almeida pour tes encouragements. Sais tu que j’ai commandé ton livre à Amazon. Je vis en Guadeloupe donc l’acheminement prendra un peu de temps, mais il arrivera j’en suis sûre, car j’ai pour habitude de leur commander des bouquins. Je ne manquerai pas de te faire part de mes impressions sur ce blog, ainsi que sur Amazon et babelio. Bonne après midi à toi.

  7. Je te remercie de la confiance que tu m’accordes, j’espère de tout coeur qu’il te plaira et j’ai hâte d’avoir ton retour. Mon ID Facebook est @A.Almeida.Officiel, ce sera plus commode pour discuter et découvrir nos univers respectifs. Portes toi bien et à bientôt 😉

  8. Je crois que c’est ton pseudo Twitter ? Tu sais, je ne maitrise pas du tout Internet. Mais je ne manquerai pas de te faire part de mon retour. Je devrais d’ailleurs recevoir mon livre demain ou mardi au plus tard.

  9. Bonjour Abram Almeida. Ça y est, j’ai lu ton livre. Eh bien écoute, tu m’as offert un fort agréable moment de lecture. Beaucoup d’humour, et un regard sur l’humanité sans concession et qui fait froid dans le dos, même si on a soi-même déjà fait sa propre analyse. Une histoire qui cependant se termine sur une note d’espoir, et une jolie pensée pour ce petit Gambino auquel je me suis attaché : “Quelle que soit la durée de la nuit, le soleil finit toujours par se lever”. Très belle chute. Mon style d’écriture est aux antipodes du tien, mais j’ai aimé, j’ai bien ri. “Nous fîmes bonne chère ce soir là . Bonne chère et bonne boisson. Je ne sais même pas si ça se dit, mais on s’en fout”. Ou encore , ” Lorsque le bateau chavira, car il fallait bien que cela arrive si l’on veut que cette histoire ait un minimum de crédit…” Oui, j’ai ri. Tu as un ton d’une décontraction que pour ma part je trouve attractif. Par contre, j’ai moins apprécié les erreurs de temps. Tu emploies beaucoup le futur là où il faudrait employer le conditionnel, et l’imparfait là où le passé simple serait de mise. Et là, je ne vois pas un choix délibéré de l’auteur, et espère que ce n’est pas le cas. Parlons maintenant du langage qui parfois laisse à désirer. Il ne me dérangeait pas, (ou du moins, pas toujours ), tant que j’avais l’impression que le personnage pensait et se laissait aller à ses réflexions. À ces moments là, le lâcher prise est normal. Il y a cependant des limites en fonction du niveau de la personne concernée, et n’oublions pas que ton personnage principal a bac +5. Dans la narration il y a des lourdeurs , et ça c’est moins agréable. Pour conclure, ce n’est pas un conseil, je ne me permettrais pas parceque je ne suis rien de plus que quelqu’un qui aime lire et lit beaucoup, mais juste mon avis. Dans ton livre il y a tant de points de vue, d’analyses et de réalisme. La nature humaine, la colonisation, la décolonisation, les principes qu’on nous inculque quand nous sommes sur les bancs de l’école et j’en passe. Sans doute aussi un travail de recherches, car j’imagine que tu n’as pas tout sorti de sous ton chapeau. Les itinéraires qu’empruntent les migrants, les dangers auxquels ils s’exposent, et j’en passe encore. Tout cela m’amène à penser que tu as lâché ton livre trop tôt et c’est dommage. Je sais ! Je suis dans le même cas. Les agences d’auto édition ne font pas de cadeaux. Mais au regard de la qualité de ton livre, il aurait mérité une bonne mise en page, faite par un pro, un vrai, quelqu’un qui maitrise les conventions typographiques, qui corrige coquilles concordances de temps et lourdeurs , et là. .. Je me permets de te dire cela, parceque justement, j’ai aimé ton bouquin.

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