lundi , 23 février 2026

Texte-à-moi #24: Toute triste

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Et puis tu vois, maman a dit « on y va », et on est montés dans la voiture.

Moi je voulais pas y aller, je voulais pas aller voir bonne-maman aux pompes mortifères, ça me faisait peur, mais maman avait insisté « si si, c’est difficile, mais tu verras, après tu sauras mieux faire ton deuil ».

Au début, je comprenais ce que ça voulait dire, faire son deuil. Ça me faisait penser à « faire son lit », mais j’avais bien vu que maman n’avait pas préparé de draps pour aller aux pompes funéraires, donc je me suis dit que ça devait être autre chose. Alors c’était peut-être quelque chose comme « faire ses devoirs », quelque chose qu’on est obligé de faire quand quelqu’un est mouru, comme aller porter des phénomènes au cimetière à la Toussaint.

Puis maman m’a expliqué que faire son deuil, c’était arriver à penser à la personne mourute sans être triste, que ça prenait du temps, mais que pour que ça s’accélère, il fallait réalistifier que la personne était vraiment partie.

Alors là, tu vois, je comprenais plus rien du tout : si elle est partie, comment on peut savoir où il faut aller la voir ? Et si elle est toujours au funambularium, alors c’est qu’elle est pas partie, non ? Les adultes, quand même, ça nous fait croire que c’est intelligent, mais ça n’est pas clair du tout. Tu y comprends quelque chose, toi ?

Et puis maman m’a dit qu’être partie, c’était au sens figuré, que ça voulait dire être mort. C’était toujours pas plus clair, mais comme elle avait l’air triste, je n’ai plus rien demandé, et on est partis vers le fugéranium.

On s’est garés sur le parking, on était les seuls. J’ai vu un écriteau où j’ai lu « chapelle ardente ». J’ai demandé à maman ce que ça voulait dire, « ardente », et elle a répondu que c’était l’anonyme de « brûlant ».

Puis on est entrés. Il y avait un couloir avec un petit meuble et un grand livre ouvert, les pages étaient blanches, et il y avait un stylo à côté. Plus loin, il y avait une bouilloire et une machine à café, la même qu’à la maison sauf qu’ici elle était noire. Je me suis dit que ça ne ressemblait pas beaucoup à une chapelle.

Et puis au bout du couloir on a tourné à droite et on est entrés dans une petite salle avec des rangées de chaises. Elles étaient recouvertes d’un tissu brillant et noir, c’était comme les sièges de la voiture de papa, je n’aime pas cette matière qui me colle aux jambes quand je suis en short et qu’il fait très chaud. Du coup j’étais contente qu’on était en hiver et d’avoir mis un pantalon.

Au fond de la pièce, il y avait comme une grande table avec une grande caisse dessus, et bonne-maman dedans. Maman a dit que c’était un beau cercueil. Je me suis dit tiens, ça rime avec deuil.

On aurait dit que bonne-maman dormait, mais elle ne bougeait pas du tout, et sa poitrine ne se soulevait pas comme quand elle faisait la sieste. Elle était plus belle que quand je l’avais vue la semaine d’avant à l’hôpital, du coup je n’avais plus peur.

Maman a dit que je pouvais lui faire un bisou sur le front si je voulais. J’ai dû me mettre sur la pointe des pieds pour arriver à la hauteur de sa tête, je lui ai fait un bisou et j’ai dit « ouh, qu’est-ce que c’est froid ! »

Et puis je me suis mise à pleurer, parce que bonne-maman avait froid pour toujours, et que je ne comprenais pas pourquoi on appelait cet endroit « chapelle brûlante ».

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