samedi , 24 août 2019
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Le fracas du temps

Auteur: Julian Barnes

Editeur: Mercure de France – 2016 (208 pages)

Lu en juin 2016

fracas du tempsMon avis: « L’art appartient au Peuple ». Cette phrase de Lénine aura pesé comme du plomb sur la vie et la musique de Chostakovitch.
Né en 1906 à Saint-Pétersbourg (ou Petrograd, ou Leningrad, ou, ironiquement, Saint-Leninsbourg), dans le milieu de « l’intelligentsia libérale de cette ville suspecte » (entendez : bourgeoise), le compositeur russe voit sa carrière éclore et se développer sous le régime soviétique, qui considère qu’ « un compositeur était censé augmenter sa production comme un mineur de fond la sienne, et sa musique était censée réchauffer les coeurs comme le charbon du mineur réchauffait les corps ». Et donc la musique, comme les mines de charbon, les usines et tous les moyens de production, appartient au Peuple. Et le Peuple (entendez : le Petit Père des Peuples), qui est infaillible, a le droit d’exiger des compositeurs qu’ils produisent la musique que le Peuple veut entendre. Et le Peuple veut une musique optimiste. Le Peuple veut donc un Chostakovitch optimiste. Autant dire une pure contradiction dans les termes et une véritable torture pour ce dernier, pour qui « être russe, c’est être pessimiste ».
Ce roman biographique est découpé en trois parties, trois moments terriblement humiliants, lors desquels Chostakovitch dut s’écraser sous le poids du Pouvoir politique.
En 1936 d’abord, lorsque son opéra « Lady Mcbeth de Mzensk », qui triomphe dans le monde entier depuis deux ans, est joué au Bolchoï en présence de Staline. Celui-ci, qui n’y entend que cris perçants et grognements, quitte la salle avant la fin. Le lendemain, l’oeuvre est descendue en flammes dans la Pravda, qui titre « Du fatras en guise de musique ». Pour Chostakovitch, désigné « Ennemi du Peuple », l’arrêt de mort est signé. Pendant des semaines de terreur, après une première « conversation avec le Pouvoir », il attendra son arrestation. Celle-ci, par une chance inouïe, n’arrivera pas, son interrogateur ayant lui-même été accusé de complot – et exécuté – quelques heures avant le deuxième « entretien ».
En 1948, alors que Chostakovitch, réhabilité après avoir reconnu s’être fourvoyé dans « Lady Mcbeth », est envoyé à New York avec une délégation soviétique à l’occasion du Congrès pour la Paix. Contraint de jouer les perroquets de Staline, il ânonne des discours de propagande qu’il n’a pas écrits, et est obligé de fustiger ce Traître à la Patrie qu’est Stravinsky, qu’il vénère pourtant depuis toujours.
En 1960, Staline est mort, mais le harcèlement sournois du Pouvoir continue. On « recommande »  à Chostakovitch d’accepter la présidence de l’Union des Compositeurs d’URSS. Mais pour être digne de cet « honneur » insigne, il doit adhérer au Parti. Sous pression, il finira par le faire, la mort dans l’âme, des larmes de rage et d’impuissance dans les yeux.
La question centrale de ce roman et de la vie de Chostakovitch est : avait-il le choix ? Et quels choix avait-il ? Résister, jouer les héros et devenir un martyr du stalinisme ? Demander l’asile aux USA en 1948 ? Se suicider ? « Mais ces héros, ces martyrs, […], ils ne mouraient pas seuls : beaucoup de leurs proches étaient éliminés en raison même de cet héroïsme. Et donc ce n’était pas simple, même quand c’était clair. Et bien sûr, l’intransigeante logique s’appliquait aussi dans le sens inverse : si vous sauviez votre peau, vous pouviez sauver aussi vos proches, ceux que vous aimiez. Et puisque vous auriez tout fait pour sauver ceux que vous aimiez, vous faisiez tout pour rester en vie. Et parce qu’il n’y avait pas le choix, il n’était pas possible non plus d’éviter la corruption morale ».
Chostakovitch sait qu’il n’est pas un héros. Il sait même qu’il est un lâche, mais il veut protéger sa famille. Alors il accepte les « remontrances bienveillantes » du Pouvoir mais écrit une musique ironique à double sens, accepte d’être vu comme une caution du Pouvoir et d’être cautionné par lui. Il fait profil bas mais son âme est rongée par une souffrance morale sans nom.
Aujourd’hui la musique de Chostakovitch a réussi à s’opposer au fracas de ce temps soviétique. C’est ce qu’il espérait : « … que la mort libérerait sa musique : la libérerait de sa vie. Le temps allait passer, et les musicologues auraient beau poursuivre leurs débats, son oeuvre commencerait à exister par elle-même. L’Histoire, comme la biographie, s’estomperait : peut-être qu’un jour le fascisme et le communisme ne seraient plus que des mots dans des livres scolaires. Et alors, si elle avait encore quelque valeur – et s’il y avait encore des oreilles pour entendre – sa musique serait … juste de la musique ».

Au final, à qui l’art appartient-il ? « Ne pas pouvoir répondre était la réponse correcte. Parce que la musique, en définitive, appartient à la musique ».
Ce roman, qui rend parfaitement compte de la pression, du harcèlement, de la terreur instillés, distillés par le régime soviétique, est magistral. Comme dans les partitions des grands compositeurs où pas une note, une nuance, un accord, un silence n’est laissé au hasard, chaque mot est ici pesé, réfléchi, aucune phrase, aucune virgule n’est superflue ou gratuite, tout a du sens. Constitué de fragments plus ou moins longs, le roman est cependant très fluide. Il peut sembler répétitif, revenant en cercles concentriques de plus en plus serrés sur les événements, mais ce procédé traduit bien l’état d’esprit d’un Chostakovitch à la fois ironique et tourmenté jusqu’à la moelle, ruminant jusqu’à sa mort la justesse de ses choix. Même si on sent son empathie, l’auteur, qui fait preuve d’une grande finesse psychologique et politique, ne juge pas et laisse ouverte la question impossible : qu’aurions-nous fait à sa place ?

Présentation par l’éditeur:

Ils venaient toujours vous chercher au milieu de la nuit… Alors il avait dit à Nita qu’il passerait ces heures inévitablement sans sommeil sur le palier, près de l’ascenseur. Il attendrait que la porte s’ouvre, qu’un homme en uniforme hoche la tête en le reconnaissant, que des mains se tendent et se referment sur ses poignets. Il s’empresserait de les accompagner, pour les éloigner de l’appartement, de sa femme et de son enfant.
On a beaucoup critiqué les artistes qui ont choisi de cautionner le régime soviétique, qui ont été des «collabos». Mais on ne doit pas oublier que Staline les surveillait de près. Vous deviez obéir, sinon… Un trait de plume du tyran suffisait à vous condamner à mort, ainsi, parfois, que toute votre famille, et à faire disparaître votre œuvre. Alors quel choix aviez-vous?
Dans Le fracas du temps, Julian Barnes explore la vie et l’âme d’un très grand créateur qui s’est débattu dans le chaos de son époque, tout en essayant de ne pas renoncer à son art. Que pouvait-il faire? Et, en corollaire, qu’est-ce que moi, j’aurais fait? À ces questions cruciales, il y a peut-être des réponses dans ce roman qui raconte une histoire vraie.

Quelques citations:

– “Autrefois, un enfant pouvait payer pour les péchés de son père, ou de sa mère. A présent [en 1936], dans la société la plus avancée sur terre [l’Union soviétique], les parents pouvaient payer pour les péchés de l’enfant, avec les oncles, tantes, cousins, la belle-famille, les collègues, les amis, et même l’homme qui vous souriait distraitement en sortant de l’ascenseur à 3 heures du matin. Le système punitif était très amélioré, et tellement plus complet qu’il ne l’avait été”.

– “Et ces gens, peut-être conscients que la célébrité mène souvent à la vanité et à la fatuité, pouvaient être d’accord, en ouvrant leur Pravda, avec l’idée que des compositeurs pouvaient aisément s’éloigner de la tâche d’écrire le genre de musique que le public voulait entendre; et aussi, puisque tous les compositeurs étaient employés par l’Etat, que c’était le devoir de l’Etat, s’ils choquaient, d’intervenir et de les ramener sur la voie d’une plus grande harmonie avec leur public. Cela semblait parfaitement raisonnable, non?”

– “Lui-même ne serait jamais aimé par le pouvoir soviétique. Il était issu de la mauvaise souche: l’intelligentsia libérale de cette ville suspecte qu’était Saint-Leninsbourg. La pureté prolétarienne était aussi importante aux yeux des Soviétiques que l’était la “pureté aryenne” pour les nazis. En outre il avait la vanité, ou la sottise, de remarquer et de se rappeler que ce que le Parti avait dit la veille était souvent en contradiction avec ce que le Parti disait à présent”.

– “Quant à l’amour – pas ses propres façons maladroites, trébuchantes, importunes et irritantes de l’exprimer, mais l’amour en général: il avait toujours cru que l’amour, en tant que force de la nature, était indestructible; et que, s’il était menacé, il pouvait être protégé, enveloppé, emmailloté d’ironie. Il n’en était plus si sûr. La tyrannie, se disait-il, est devenue si experte en destruction, pourquoi ne détruirait-elle pas aussi l’amour, intentionnellement ou non? La tyrannie exigeait que vous aimiez le Parti, l’Etat, le Grand Leader et Timonier, le Peuple. Mais l’amour individuel – bourgeois et exclusif – distrayait de ces “amours” aussi grandioses et nobles que dénuées de sens et aveugles. Et, dans ce genre d’époque, les gens étaient toujours en danger de devenir moins que pleinement eux-mêmes. Si vous les terrorisiez suffisamment, ils devenaient autre chose, quelque chose de réduit et de diminué: de simples méthodes de survie. Aussi ce n’était pas seulement une anxiété, mais, souvent, une peur brute qu’il éprouvait: la peur que les derniers jours de l’amour fussent arrivés”.

– “Etre russe était être pessimiste; être soviétique était être optimiste. C’était pourquoi les mots Russie soviétique étaient contradictoires. Le Pouvoir n’avait jamais compris cela. Il croyait que, si l’on tuait assez de citoyens, et si l’on mettait les autres au régime de la propagande et de la terreur, l’optimisme en résulterait. Mais où était la logique là-dedans? De même qu’ils n’avaient cessé de lui dire, de différentes manières, par l’intermédiaire de bureaucrates culturels et d’articles de journaux, que ce qu’ils voulaient, c’était “un Chostakovitch optimiste”. Une autre contradiction dans les termes”.

– “…mais il tenait Picasso pour un saligaud et un lâche. Comme il était facile d’être communiste quand on ne vivait pas sous le joug d’un régime communiste! Picasso avait passé toute sa vie à peindre ses fariboles tout en encensant le pouvoir soviétique; mais à Dieu ne plût qu’un pauvre petit artiste souffrant sous la tyrannie de ce pouvoir soviétique essayât de peindre comme Picasso!”

– “Mais il n’était pas facile d’être un lâche. Etre un héros était bien plus facile qu’être un lâche. Pour être un héros, il suffisait d’être courageux un instant – quand vous dégainiez, lanciez la bombe, actionniez le détonateur, mettiez fin aux jours du tyran, et aux vôtres aussi. Mais être un lâche, c’était s’embarquer dans une carrière qui durait toute une vie. Vous ne pouviez jamais vous détendre. Vous deviez anticiper la prochaine fois qu’il vous faudrait vous trouver des excuses, tergiverser, courber l’échine, vous refamiliariser avec le goût des bottes et l’état de votre propre âme déchue et abjecte. Etre un lâche demandait de l’obstination, de la persistance, un refus de changer – qui en faisaient, dans un sens, une sorte de courage. Il sourit intérieurement et alluma une autre cigarette. Les plaisirs de l’ironie ne l’avaient pas encore abandonné”.

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Avatar

    Magnifique ! Aucune liberté d’expression, même dans l’art ! Comme faire passer ses émotions quand la moindre virgule est sujette à caution. Une virgule, une note, un trait de dessin… merci pour cette belle découverte, je note le titre.

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