mardi , 28 janvier 2020
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Les hommes du ministère

Auteur: Léonard Vincent

Editeur: Anamosa – 2019 (272 pages)

Lu en décembre 2019

Mon avis: Léonard Vincent est un écrivain et journaliste, qui a déjà commis quelques ouvrages sur l’Érythrée. Ici, il ne fait pas dans le reportage mais dans la fiction et, bien qu’il ne soit jamais question nommément de l’Érythrée, le pays qu’il décrit y ressemble furieusement. Même si ce qui s’y passe pourrait être transposé dans toutes les dictatures africaines, puisque le schéma colonisation-guérilla de libération nationale-indépendance-dictature n’est pas propre à l’Érythrée. C’est ce processus l’auteur décrit à travers les portraits de trois personnages archétypaux : le ministre, le fonctionnaire, le Chef. On nous les présente dans leurs fonctions actuelles, entre bureaucratie complexe et vide de sens et diplomatie de carnaval. Anciens guérilleros remarqués à l’époque pour leur courage, leur loyauté ou la peur qu’ils suscitent, ils regrettent le temps béni de la lutte d’indépendance et s’ennuient ferme dans leur bureau à la climatisation glaciale, dans la monotonie des tâches répétitives. Les deux premiers ont un autre point commun : la peur (qu’ils partagent d’ailleurs avec la plupart de leurs concitoyens). Peur de déplaire, d’en dire trop ou trop peu, de froncer un sourcil à un moment inopportun, d’être dénoncé pour un toussotement intempestif. Une peur matérialisée par l’arrivée soudaine d’un Land Rover sans plaques d’immatriculation, qui les cueille au petit matin sans explication et les emmène on ne sait où pour Dieu sait combien de temps. Le Chef, quant à lui, est tout-puissant, mais il sait pertinemment qu’un jour viendra où il ne le sera plus, débarqué par un coup d’Etat venu de la rue, pilotée par la faim ou la pauvreté, ou par des puissances étrangères rêvant de faire main basse sur les richesses du sous-sol local.
La forme du roman autorise l’auteur à prendre du temps et de la distance, contrairement aux journalistes à l’affût d’information immédiate frappant les esprits. Une distance qui lui permet paradoxalement de donner une vue de l’intérieur de la dictature. Sans surprise, celle-ci apparaît répressive, brutale, aveugle, avide de pouvoir et d’argent, indifférente au sort de sa population. Mais au final, un colosse aux pieds d’argile, qui ne parvient pas à empiler tous les “déviationnistes” dans ses fosses communes. Beaucoup s’entassent dans des camps de réfugiés dans les pays limitrophes ; parfois certains de ces “hommes du ministère” écœurés, épuisés par cette mortelle mascarade, font défection à l’occasion d’un voyage officiel en Europe. Peut-être que, sans nous en douter, nous en avons déjà croisés, réfugiés dans l’anonymat de nos démocraties occidentales.

Présentation par l’éditeur:

Dans une capitale d’Afrique, des silhouettes rasent les murs, un homme écoute la radio, pendant qu’une Land Rover roule trop lentement et que le Chef, “grand bras affectueux et sourire de requin”, assiste aux cérémonies officielles qu’il méprise. Telle est l’atmosphère glaçante de cette dictature ordinaire, “inspirée des faits réels” comme on dit.
Dans une capitale d’Afrique, une Land Rover roule trop lentement, des silhouettes rasent les murs, un homme fait semblant d’écouter la radio. Et le Chef, ce “géant courbé avec un sourire irrésistible, de grands bras affectueux et des yeux de requin”, assiste aux cérémonies officielles qu’il méprise souverainement.

Telle est l’atmosphère glaçante d’une dictature ordinaire : les sourires mièvres et les ors de protocoles minables sont lourds de menaces, le sentimentalisme, l’apparente normalité recèlent une tension sourde et fatale. Une mouche qui vole, la canicule, la transpiration, la paralysie même qui saisit le ministre Omer Hassan et le fonctionnaire Nebsi ont un air de déjà-vu. Léonard Vincent emprunte dans son récit l’imaginaire du roman d’espionnage, mais les ressorts codifiés de la peur contaminent aussi le réel. Chaque jour dans les démocraties occidentales, il arrive de s’asseoir dans le bus à côté de ces “évadés” venus chercher asile et protection, petits soldats hagards de la comédie du pouvoir.

Evaluation :

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