jeudi , 23 septembre 2021

Quatre heures, vingt-deux minutes et dix-huit secondes

Auteur: Lionel Shriver

Editeur: Belfond – 19 août 2021 (384 pages)

Lu en août 2021

Mon avis: Serenata, 60 ans, voix off pour des jeux vidéo et des livres audio, et son mari Remington (comme les machines à écrire), 64 ans, récemment viré de son poste au Service des Transports d’Albany, vivent paisiblement à Hudson, petite ville un peu décrépite de l’Etat de New York. Paisiblement, jusqu’au jour où Remington, qui n’a jamais réellement pratiqué d’exercice physique et encore moins un vrai sport, décide de courir un marathon. La réaction de Serenata est ironique, certaine qu’elle est qu’après avoir couru 5 minutes, son mari rendra les armes. Elle va pourtant déchanter, puisque Rem s’accroche et s’entête et prend même goût à l’effort. De l’ironie, Serenata passe à la frustration et à l’amertume, d’autant plus qu’elle-même a toujours pris grand soin de sa musculature, enchaînant les kilomètres de jogging et de vélo et les séances d’abdos et de pompes sans en faire tout un plat, jusqu’au jour (récent) où ses genoux perclus d’arthrose ont demandé grâce, au point de la pousser prochainement sur le billard. D’autant plus qu’après le marathon, Rem se met en tête de participer à un triathlon, désormais entraîné par Bambi, bimbo svelte tout en muscles, coach sportive grassement payée pour être impitoyable et convaincre ses clients qu’être un “iron man” n’est qu’une question de VOLONTE.

Désormais Serenata ne voit plus son mari qu’en coup de vent, entre deux entraînements, ou quand il ramène à la maison ses potes du club de “tri” (dont Bambi) pour festoyer après l’effort. Laissant évidemment le soin à Serenata – qui de toute façon “ne peut pas comprendre” – de nourrir et abreuver ces nouveaux héros.

Ambiance dans le couple, où chacun accuse l’autre d’égocentrisme, d’abandon conjugal, de jalousie, d’arrogance et de condescendance, au fil de dialogues d’autant plus mordants qu’ils sont feutrés, chacun s’efforçant malgré tout de ne pas anéantir (tout de suite) 30 ans de vie commune somme toute plutôt heureuse. Mais jusqu’où vont-ils tenir ?

Culte du corps et de la performance sportive comme manière d’affronter ou de nier la vieillesse, voilà le thème principal de ce roman féroce et hilarant. L’auteure force le trait en faisant de ses personnages des caricatures, mais qu’est-ce que c’est jouissif ! Elle dézingue la recherche de la perfection du corps, du dépassement de soi, du record pour le record, pour montrer qu’il ne s’agit que d’une tentative désespérée de remplir le vide d’une vie. Les religions évangéliques en prennent largement pour leur grade, au même titre. En passant, l’auteure aborde également le déclin de la lecture, et la masculinité désorientée par #Metoo. Derrière la potacherie, on lit cependant une réflexion plus profonde sur la vieillesse et le déclin physique qui l’accompagne inexorablement, sur ce qu’elle implique comme renoncements, et sur leur acceptation ou non. Le roman parle aussi du couple, de ce qui le lie et le défait, et comment ces ingrédients résistent au temps qui passe, précisément à l’approche de la vieillesse.

Avec ses dialogues incisifs et sa plume trempée dans la plus pure ironie, ce roman caustique et (donc) savoureux m’a beaucoup plu.

En partenariat avec les Editions Belfond via Netgalley.

#LionelShriver #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

Porté par une plume incisive et un humour ravageur, un roman explosif sur un couple en crise dans nos sociétés obsédées par la santé et le culte du corps. Une bombe de provocation qui prouve, s’il le fallait encore, que Lionel Shriver est l’une des plus fines observatrices de notre temps.

Un beau matin, Remington fait une annonce à son épouse Serenata : cette année, il courra un marathon. Tiens donc ! Ce sexagénaire, certes encore fringant mais pour qui l’exercice s’est longtemps résumé à faire les quelques pas qui le séparaient de sa voiture, profiterait de sa retraite anticipée pour se mettre enfin au sport ? Un projet d’autant plus ironique que, dans le couple, la sportive a toujours été Serenata – avant ses problèmes de genoux.

Enfin, c’est certainement une passade.

Sauf que Remington s’accroche. Les week-ends sont désormais consacrés à l’entraînement, sous la houlette de Bambi, sa très sexy et très autoritaire coach. Et quand Remington envisage de participer à un triathlon, Serenata réalise que son mari, jadis débonnaire et vaguement empoté, a laissé place à un être arrogant et impitoyable.

Quoi, ce serait donc ça, vieillir à deux ? Finalement, qu’aime-t-on le plus, la personne ou les habitudes qu’on a créées ensemble ? A la retraite ou avant, le couple est-il soluble dans le sport ?

Quelques citations:

– De nos jours, les femmes ont le choix. On pousse des cris d’orfraie en découvrant un cafard dans la cuisine et on demande à un homme de nous en débarrasser mais, d’un autre côté, on monte sur nos grands chevaux et on se sent insultée si quelqu’un met en doute notre courage. On est gagnantes des deux côtés, quand on y réfléchit. On peut se classer parmi les meilleurs, diriger des entreprises, et soutenir en même temps qu’une main sur le genou constitue un traumatisme si d’aventure jouer les désarmées est politiquement utile. Les hommes n’ont pas vraiment ce choix. De quelque manière qu’on les présente, ils finissent toujours par apparaître comme décevants. C’est parce que la masculinité en tant qu’idéal est ridicule. Et si, contre toute attente, ils parviennent à se montrer forts, intrépides et impassibles quelles que soient les horreurs qu’ils traversent – piliers de la force, du droit et du pouvoir, tuant tous les dragons qui se présentent -, cela nous semble normal. Perdants sur tous les tableaux. 

– Les évangéliques procuraient donc à Valeria ce qu’une mère ne pouvait lui procurer: un moule pour le flan qu’elle était. En une nuit, ô surprise, une jeune femme indécise avait adopté des lignes directrices solides et autant de règles pratiques pour régir sa vie. […] Serenata ne comprenait pourtant pas du tout l’attrait de ces évangéliques. S’engager pour qu’on vous dise quoi faire, quoi penser, quoi dire? Total gâchis de l’âge adulte. 

– Autrefois, si on voulait attirer les touristes, on créait un Salon du livre. Aujourd’hui, il n’y a pas une ville qui ne parraine un marathon. Ca attire beaucoup plus de monde.

– Toutes les informations fournies par un jeune animateur plein d’entrain étaient clairement expliquées dans le dépliant. Mais, à l’image du cours sur l’arthroplastie de Serenata qui se contentait de répéter le contenu du guide, nul ne faisait plus confiance à personne pour lire. Sur Internet, le texte cédait la place au podcast. Notre civilisation était en train de régresser au stade de la tradition orale autour du feu de bois. 

 

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Une de mes prochaines lectures !! Merci pour cet avant-goût 😉

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