dimanche , 9 mai 2021

Et ces êtres sans pénis!

Auteur: Chahdortt Djavann

Éditeur: Grasset – 7 avril 2021 (234 pages)

Lu en avril 2021

Mon avis: Pas courant de voir un point d’exclamation dans un titre de livre. Ici, quand j’imagine cette exclamation dans la bouche de certains hommes, je ressens tout le mépris, la moquerie exprimés par ce signe de ponctuation, et je peux presque entendre le reste de la phrase : “mais à quoi ces êtres négligeables peuvent-ils donc bien servir ?”
La réponse de Chahdortt Djavann n’est pas tendre : dans son pays, l’Iran, pour les “hommes d’Allah”, les femmes (puisque c’est bien d’elles qu’il est question) servent, au mieux, à faire des enfants et le ménage, au pire, d’objets sexuels jetables, violables, torturables et tuables à merci. “Tuez donc vos femmes, il n’y aura pas mort d’homme”. Comme si ça ne suffisait pas, les femmes en Iran sont vues comme de si dangereuses tentatrices pour les hommes qu’il convient de les cacher sous des couches de voile et de vêtements amples (je ne comprendrai jamais ce paradoxe qui veut que le sexe dit “fort” faiblisse à la vue du moindre cheveu s’échappant d’un hidjab et soit aussitôt pris d’une irrésistible envie animale de coït. Mais soit).
Dans ce roman qui n’en est pas vraiment un, puisqu’il est à la fois témoignage et récit inspiré de faits réels, l’auteure commence par nous raconter sa “faute de naissance” qui marquera son destin, celle d’être née fille alors qu’on attendait d’elle qu’elle remplace le merveilleux frère décédé peu de temps auparavant. La voilà dotée d’une culpabilité ad vitam et d’une absence de pénis qui l’amènera des années plus tard à fuir son pays, et à écrire. Après nous avoir confessé son parcours (j’allais écrire “après s’être dévoilée”, mais le jeu de mots est douteux), elle nous livre quatre récits, quatre destins de femmes qui basculent dramatiquement, pour un rien ou presque, pour avoir trop joué près d’une fontaine, pour avoir fui un mariage arrangé, enlevé son voile dans la rue ou avoir contredit son mari.

La condition – misérable, ignoble – des femmes en Iran est donc au centre de ce livre, qui est aussi une charge virulente (au vitriol, et ce n’est que justice – celles/ceux qui ont lu comprendront) contre le régime, l’Etat islamique des ayatollahs, qui bafoue allègrement les droits des femmes et de manière générale toutes les libertés fondamentales de tout qui oserait s’opposer à lui. Entre les lignes, on y lit tout l’amour d’une exilée pour son pays, celui d’avant 1979, avec son histoire, ses traditions, sa culture. On y apprend aussi son désarroi de déracinée qui ne se sent chez elle nulle part, “la désolation accablante qui [l’]afflige” quand elle pense à ce qu’est devenu l’Iran, le “mélange de culpabilité congénitale et de rage impuissante qui [la] terrasse”.
Ce sont précisément cette rage et cette tristesse qui font que l’auteure, dans un dernier chapitre, décide de s’affranchir de toutes les règles du roman et de revenir à la fiction pour terminer par un final fantasmé, utopique, tellement beau qu’on a envie d’y croire avec elle. Dans le silence assourdissant des gouvernements occidentaux, la littérature, l’écriture comme seules armes contre le totalitarisme, la fiction et l’imagination comme ultimes refuges contre l’obscurantisme religieux ?

La plume est sincère, la narration puissante, le texte marquant et nécessaire, et Chahdortt Djavann une femme (cet être sans pénis!) admirable d’audace et de lucidité.

En partenariat avec les Editions Grasset via Netgalley.
#Etcesêtressanspénis #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

« Je ne respecte les règles d’aucun romancier » affirme Chahdortt Djavann. En effet, la voilà qui entre et sort de manière virtuose de son roman, comme si elle franchissait les frontières d’un pays. Narratrice de sa fiction, elle en devient aussi un des personnages.
Après « faute de naissance », un premier chapitre intime où l’auteur confesse son « indélicatesse d’être née sans pénis après un frère mort », elle nous raconte, de Téhéran à Ispahan, le destin de plusieurs femmes qui paient un prix effroyable pour avoir joué autour d’une fontaine, refusé un mariage arrangé en vivant un amour homosexuel, ôté son voile en public ou tenu tête à un mari puissant.
Dans le dernier chapitre aux allures de conte, l’auteur traverse l’Europe, l’Arménie et l’Azerbaïdjan et rentre clandestinement dans son Iran natal, au risque d’être arrêtée comme espionne. Elle y retrouve deux cousines, devenues grandes résistantes, qui vont changer le cours de l’Histoire.

Voici le roman le plus atypique, le plus poétique et le plus audacieux de Chahdortt Djavann dont la plume, limpide et puissante, nous surprend et nous transporte.

Quelques citations:

– Je viens d’un pays où le régime piétine tous les droits, je viens d’un pays où j’aurais pu être exécutée à l’âge de treize ans, d’un pays où on tire à balles réelles sur les manifestants pacifistes; je viens d’un pays où les dirigeants refusent de donner le nombre de morts, de blessés et des personnes arrêtées [lors des manifestations de novembre 2019]. Reuters a annoncé mille cinq cents morts. Reuters se trompe: le nombre de morts est beaucoup plus important. Le régime n’aurait pas coupé Internet durant dix jours pour tuer seulement mille cinq cents personnes à travers cent cinquante villes. […] Je hais de toutes mes forces l’Etat islamique. Je ne parle pas de Daech, je parle d’un vrai Etat islamique. Celui des ayatollahs. Le mot Etat n’est pertinent que s’il gouverne un pays. Je parle de l’Etat islamique qui fait peur aux Européens au point qu’ils sont restés silencieux. […] Je me sens coupable de vivre tranquillement en France qui a accueilli Khomeiny – l’homme qui changea la face du monde. Je me sens complice lorsque la France, l’Europe se mettent à table avec les dirigeants criminels de l’Iran. Le silence assourdissant du gouvernement français me fait mal. Le pays des Droits de l’homme ne dit mot.

– La littérature, la fiction, n’est rien d’autre qu’une revanche imaginaire sur la réalité. J’écris ici que je rentre au pays et l’ayatollah ne peut rien contre moi. L’ayatollah ne peut me faire arrêter. Il peut briser la réalité mais contre l’imaginaire, il ne peut rien. Il ne peut rien contre le miracle de la littérature.

Evaluation :

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