samedi , 15 juin 2024

L’enragé

Auteur: Sorj Chalandon

Editeur: Grasset – 16 août 2023 (416 pages)

Lu en juillet 2023

Mon avis: Belle-Île-en-Mer, ses plages, sa côte sauvage, ses eaux turquoises, son… bagne pour enfants.
Eh oui, il fut un temps où cette perle du tourisme abritait une prison (dès 1848), devenue colonie pénitentiaire pour enfants à partir de 1880 jusqu’à sa fermeture en 1977.
Les « colons » qui y étaient enfermés avaient entre 12 et 21 ans. Si parmi eux certains étaient de la graine de délinquants, d’autres n’avaient commis d’autre délit que celui d’être orphelin ou d’avoir été abandonné à l’Assistance Publique. Aucun, en tout état de cause, n’avait mérité les sévices infligés par des matons vicelards ou par des codétenus plus âgés. Coups, attouchements, viols, punitions, privations, faim, froid, la maltraitance est généralisée et banalisée, et s’ajoute à un programme de « rééducation » par le travail et la formation. Les gamins sont en effet affectés à l’apprentissage d’un métier agricole dans une ferme des environs, ou d’un métier lié à la marine, dans l’enceinte même de la colonie. Tout un contingent de main-d’œuvre gratuite à exploiter.
Jules Bonneau, dit La Teigne, est à Belle-Île depuis ses 13 ans. Pas le plus innocent, mais loin d’être un criminel. Mais l’enfermement et les injustices quotidiennes ont fait de lui un fauve violent.
Le 27 août 1934, il fait le mur avec 55 autres enfants. La traque est aussitôt lancée, même les touristes s’y mettent. 20 francs or par gamin attrapé, avouez que ça vaut la peine, non ? A ce train-là, il ne faut que quelques heures pour reprendre les fugitifs, qui paieront leur rébellion cher et vilain. Seul Jules échappe aux recherches, mais comment s’échapper d’une île ?

Le sort terrible de ces gamins vous crève le cœur. Malgré la noirceur, une certaine solidarité subsiste entre eux, mais elle est constamment mise à rude épreuve. Comment préserver son humanité quand on vous traite comme une bête sauvage ?
La deuxième partie est moins sombre, contant l’histoire d’une rédemption et d’une dignité retrouvée en s’appuyant sur la bienveillance, l’humanité, la fraternité de quelques justes. Mais qu’il est difficile de faire à nouveau confiance quand on est depuis la naissance victime de l’injustice des hommes, et qu’on vous a convaincu que vous êtes un moins que rien…
« L’enragé » est donc l’histoire de la révolte de 1934 (qui a inspiré à Prévert son poème « La chasse à l’enfant »), mais s’inscrit aussi dans le contexte historique plus large de la guerre d’Espagne et de la montée du fascisme en Europe. Une époque violente qui annonce pire encore, avec la deuxième guerre mondiale qui se profile… Sont également abordés l’âpre vie des marins-pêcheurs et les risques pris par les faiseuses d’anges. Le pire et le meilleur de l’humanité se côtoient dans ce roman dur mais sensible, aux personnages principaux attachants, et qui rend hommage aux enfants victimes de la colonie pénitentiaire de Belle-Île.

#LEnragé #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

« En 1977, alors que je travaillais à Libération, j’ai lu que le Centre d’éducation surveillée de Belle-Île-en-Mer allait être fermé. Ce mot désignait en fait une colonie pénitentiaire pour mineurs. Entre ses hauts murs, où avaient d’abord été détenus des Communards, ont été « rééduqués » à partir de 1880 les petits voyous des villes, les brigands des campagnes mais aussi des cancres turbulents, des gamins abandonnés et des orphelins. Les plus jeunes avaient 12 ans.
Le soir du 27 août 1934, cinquante-six gamins se sont révoltés et ont fait le mur. Tandis que les fuyards étaient cernés par la mer, les gendarmes offraient une pièce de vingt francs pour chaque enfant capturé. Alors, les braves gens se sont mis en chasse et ont traqué les fugitifs dans les villages, sur les plages, dans les grottes. Tous ont été capturés. Tous ? Non : aux premières lueurs de l’aube, un évadé manquait à l’appel.
Je me suis glissé dans sa peau et c’est son histoire que je raconte. Celle d’un enfant battu qui me ressemble. La métamorphose d’un fauve né sans amour, d’un enragé, obligé de desserrer les poings pour saisir les mains tendues. » S.C.

Evaluation :

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