dimanche , 22 septembre 2019
Accueil / Etoiles / 4 étoiles / Les jours de l’arc-en-ciel

Les jours de l’arc-en-ciel

Auteur: Antonio Skármetachallengeabc20162017

Editeur: Points – 2014 (248 pages)

Lu en septembre 2016 (Challenge ABC 2016-2017 de Babelio)

les-jours-de-larc-en-cielMon avis:

« Erano i giorni dell’arcobaleno,
finito l’inverno tornava il sereno » (Nicola di Bari)

Quinze minutes de tribune électorale, c’est le cadeau « généreusement » accordé par la junte militaire chilienne – de plus en plus isolée sur la scène internationale – à l’opposition démocratique, quelques semaines avant le referendum du « oui ou non à Pinochet », qui sera organisé le 5 octobre 1988, après quinze ans de dictature et de terreur.
Un spot de campagne de quinze minutes pour faire gagner le « non », c’est la tâche – le miracle – qui est demandée à Adrian Bettini, le meilleur publicitaire du pays, censuré par le régime depuis quinze ans.
Un peu malgré lui, Bettini endosse la mission mais, blasé et méfiant, il ne croit guère à la victoire, convaincu que les Chiliens, écrasés depuis trop longtemps, n’oseront pas relever la tête, et/ou que le referendum sera truqué et/ou annulé en dernière minute par la junte. A court d’idées et pressé par le temps, il accepte à contre coeur d’intégrer au spot une chanson écrite sur l’air du Beau Danube Bleu, qu’il juge naïve et ridicule. Et comme emblème symbolisant l’union des seize partis d’opposition, il ne trouve pas mieux qu’un arc-en-ciel… Ridicule et naïf, pense-t-il, persuadé qu’une campagne basée sur la simple idée du retour à la joie ne convaincra personne. Il a tellement honte de lui, de son manque de créativité et de professionnalisme, il a tellement l’impression que l’avenir du Chili tient au fil de ce qui est sorti de son imagination, qu’au moment de la diffusion télévisée du spot électoral, il préfère errer au hasard des rues de Santiago, espérant presque être foudroyé par une crise cardiaque.
Et pourtant… Loin d’être perçue comme ringarde ou candide, la chanson du « No ! » fait un tabac, jusque dans les urnes, puisque ce sera finalement « non à Pinochet », à 53% des votes.
J’ai vu le film « No ! » de Pablo Larrain il y a quelques années et je l’avais beaucoup aimé. La lecture du livre m’a un peu déconcertée au début, parce que là où le film est centré sur la création et le tournage du spot électoral, le livre n’en détaille presque rien et développe davantage les états d’âme de Bettini, ses mauvais souvenirs de la dictature, sa méfiance et ses craintes de représailles. Plus largement, on ressent la différence de perception entre les générations, celle, désabusée, du publicitaire, qui a connu la dictature dans sa chair et qui est toujours sous l’emprise de la peur, et la génération suivante, celle des étudiants qui brûlent d’en découdre avec la vie ou de quitter ce pays sans avenir, et qui soudain se mettent à espérer. On comprend aussi le paradoxe et la difficulté de cette campagne dans laquelle un « NO » est censé représenter quelque chose de positif, l’espoir du retour de la liberté et de la joie.
Mission accomplie, le cadeau de ces quinze minutes d’expression accordé à l’opposition se révèle empoisonné… pour Pinochet.
« Pinochet a bombardé le pays de publicité pendant quinze ans, et à moi, on ne m’octroie que quinze minutes à la télé. C’est le combat de David contre Goliath.
– Adrian ?
– Oui ?
– Qui a gagné ?
– Qui a gagné quoi ?
– La bataille de David contre Goliath. »
Simple et sans fioritures, un livre utile et touchant.

Présentation par l’éditeur:

A la veille du référendum de 1988 Oui ou Non à Pinochet, le peuple chilien est en ébullition. Après quinze années de censure, l’opposition se voit offrir quinze minutes à la télévision. Adrian Bettini, publicitaire blacklisté par les autorités, accepte de mener la bataille du NON. Grâce à l’imagination, l’humour et La musique, cette campagne pourrait peut-être bouleverser le destin du Chili.

Quelques citations:

[Le Ministre de l’Intérieur à Adrian Bettini, qui vient de refuser de diriger la campagne électorale du “oui à Pinochet”:]
– Mais votre conduite, maintenant, n’a rien de moral. Il n’est pas déontologique de repousser une offre en raison de divergences politiques. Imaginez un médecin qui refuse de soigner un malade parce qu’il est son ennemi politique. Diriez-vous qu’il agit selon les codes de la déontologie?
– Si le malade s’appelle Pinochet, franchement oui, monsieur.

– Il règne au Chili un mécontentement et une colère contre Pinochet, et cette grogne est majoritaire. Mais le problème est que ce sont les indécis d’aujourd’hui qui seront la clé de ce plébiscite.
– Il y a encore des indécis au Chili, après quinze ans de terrorisme?

– Le secrétaire adjoint Cardemil annonça que le non l’avait emporté. Cinquante-trois pour cent des votes. Les journalistes, oscillant entre l’extase et l’incrédulité, cherchèrent le ministre de l’Intérieur et ne le trouvèrent pas.
Finalement, Pinochet consentit à avoir une conversation avec eux. Habillé en civil et fardé, il énonça son verdict devant des douzaines de cameramen du pays et de la presse mondiale: “Les juifs, eux aussi, ont recouru un jour à un plébiscite. Ils ont dû choisir entre le Christ et Barrabas. Et ils ont choisi Barrabas.”

Evaluation :

Voir aussi

Le reste est silence

Auteur: Carla Guelfenbein Editeur: Actes Sud (Babel) – 2013 (309 pages) Lu en septembre 2019 …

3 commentaires

  1. Avatar

    C’est noté !

  2. Avatar

    Une page d’histoire inconnue pour moi. Merci pour la découverte !

%d blogueurs aiment cette page :