Auteur: Manuel Scorza
Editeur: Métailié (Suites) – 1998 (302 pages)
Lu en avril 2026
Mon avis: Aux alentours des années 50, Rancas est un village de l’altiplano péruvien dont la plupart des habitants cultivent péniblement leur pauvre lopin de terre, qui leur fournit tout juste de quoi nourrir leur famille et leur troupeau de moutons.
Comme si la vie n’était pas déjà assez âpre à ces altitudes andines, une société minière américaine, la Cerro de Pasco Corporation, s’est appropriée pas moins d’un million d’hectares de terre dans la région, pour élever et nourrir le bétail de sa division agricole. Le tout avec la complicité des autorités de la capitale, et sans avoir consulté les habitants, évidemment. Et pour protéger ses nouvelles acquisitions, la Compagnie érige des kilomètres de clôture, expropriant de facto les paysans de Rancas de leurs propres champs, sans, bien sûr, s’embarrasser de les dédommager.
Privés de leurs terrains, les pauvres hères de Rancas voient leurs bêtes crever de faim faute de fourrage, et eux-mêmes encourent aussi la famine. Quelques courageux (ou désespérés) tentent de s’organiser pour lutter contre ce néo-capitalisme sauvage, mais le combat est rude et à peu près sans espoir : ils sont pauvres et Indiens, donc impuissants face aux riches Blancs.
Dans cette lutte collective s’inscrit aussi le combat singulier, tout aussi inégal, qui oppose Hector Chacón, l’un des paysans, et le juge Montenegro, édile locale et riche propriétaire qui magouille pour agrandir sans cesse son domaine en empiétant sur les terrains de ses voisins, parmi lesquels Chacón, justement.
Le pire de tout, c’est que cette histoire n’est pas une fiction, mais « la chronique désespérément vraie » du combat mené par quelques villageois des Andes centrales entre 1950 et 1962, auxquels Manuel Scorza rend hommage avec ce livre.
Spoliation et violence, massacres et destructions, lutte sans merci et répression féroce, indigènes et colons, misère et course au profit, l’Histoire repasse les plats du colonialisme en général et de la conquête espagnole quelques siècles auparavant, en l’occurrence. Rien de neuf sous le soleil, c’est à se demander si ça s’arrêtera un jour. C’est pour cela que ces histoires doivent être écrites et lues, pour ne pas oublier. Le talent de Manuel Scorza, c’est de dénoncer cette injustice avec une bonne dose d’humour et de burlesque, en y ajoutant un brin de fantastique, ce qui rend son récit encore plus réaliste et puissant.
Présentation par l’éditeur:
Voici la chronique désespérément vraie d’un combat solitaire : celui que livrèrent, dans les Andes centrales, entre 1950 et 1962, les hommes de quelques villages visibles seulement sur cartes d’état-major des troupes qui les rasèrent. Les paysans de Rancas tentent de s’opposer aux menées de la Cerro de Pasco Corporation, une société minière américaine qui veut clôturer un million d’hectares pour élever le bétail de sa section agricole.
La très grande originalité de Scorza c’est le ton résolument parodique, humoristique, qui fait intervenir le fantastique pour mieux souligner l’implacable réalisme de ses narrations.

