mercredi , 23 janvier 2019
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La huitième vibration

Auteur: Carlo Lucarellichallengeabc20162017

Editeur: Métailié (Suites) – 2016 (413 pages)

Lu en octobre 2016 (Challenge ABC 2016-2017 de Babelio)

la-huitieme-vibrationMon avis: En cette fin de 19ème siècle, l’Italie est une toute jeune nation, née de l’unification des différents petits Etats de la péninsule. Une nation avec un grand « N » ? pas tout à fait. Que manque-t-il donc à ce néo-royaume pour entrer dans la cour des grands ? Bon sang mais c’est bien sûr : une Colonie ! Ni une ni deux, voilà l’Italie partie à la conquête de la Corne de l’Afrique, accrochant l’Erythrée à son tableau de chasse. « Pourquoi sommes-nous ici ? Prestige national, dit Cristoforo, à part la Suisse, nous étions la seule nation civilisée à ne pas avoir de colonie outremer. Mission morale, nous devons apprendre à ces sauvages à porter des chaussures et à ne pas se promener les attributs à l’air… ». L’appétit venant en mangeant, l’Italie envisage de prendre pied en Ethiopie, et se prépare à affronter les armées du Négus Menelik.
C’est dans ce contexte que nous débarquons à Massaoua, port érythréen sur la Mer Rouge, en compagnie des renforts militaires amenés en prévision de la grande bataille. On s’immerge alors dans le microcosme de la colonie et dans sa chaleur de fournaise. A Massaoua, on traficote, on complote, on tombe amoureux ou on assouvit ses désirs simplement lubriques ou d’une perversité absolue, on mène des enquêtes secrètes, on jette des sorts, on rêve de gloire ou de sédition ou de cultiver des choux. On transpire, donc on boit, on se noie dans l’alcool, le khat ou pire encore. On sue, on crève de chaud et de langueur, on bout, on se consume. Jusqu’à ce que chaque petite intrigue implose dramatiquement à la tête des personnages, jusqu’à ce que la grande bataille d’Adoua explose à la figure de l’Italie en un désastre absolu alors que pourtant, jusque là, « aucune armée indigène n’a jamais réussi à battre une armée européenne bien encadrée ».

Sur un rythme lent (mais qui donc aurait l’idée saugrenue de se presser par cette chaleur infernale?), la construction chorale se met peu à peu en place, nouant plusieurs intrigues qui se recoupent parfois. Si je n’ai guère ressenti d’empathie pour les colons « civils », j’ai été bien plus touchée par le sort des soldats, les simples ploucs inexpérimentés fraîchement arrachés (« désignés volontaires ») à leurs champs sardes ou siciliens pour grossir les rangs du corps expéditionnaire, ou les officiers aguerris conscients que « ça va être un bain de sang », tous envoyés au casse-pipe par un commandement fumeux.
Intéressant pour l’Histoire qu’il aborde, captivant pour les histoires, les aventures et les personnages qu’il déploie, ce roman ne rend pas une image fort brillante de l’Italie : « Nous y sommes allés sans préparation, mal commandés et indécis et, ce qui est pire, sans le sou. En nous fiant à la chance, à l’art de s’arranger et à notre bonne mine. Nous l’avons fait pour donner un désert aux plèbes déshéritées du Midi, un débouché au mal d’Afrique des rêveurs, pour la mégalomanie d’un roi et parce que le président du Conseil doit faire oublier les scandales bancaires et l’agitation de la rue. Mais pourquoi est-ce que nous faisons toujours ainsi, nous autres, Italiens ? ». Il sauvegarde néanmoins un peu de poésie (et de morale) dans ce monde de brutes, en laissant doucement triompher la pureté et l’innocence.
« Ceci est la terre de la huitième vibration
de l’arc-en-ciel : le Noir.
C’est le côté obscur de la lune,
porté à la lumière.
Dernier coup de pinceau du tableau de Dieu »
(Tsegaye Gabrè Mehdin)

En partenariat avec les éditions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

Janvier 1896. Un corps expéditionnaire débarque dans la colonie italienne d’Erythrée. Il est composé de recrues de toute la péninsule, avec leurs histoires, leurs espoirs et leurs dialectes : l’anarchiste décidé à porter la sédition, le rêveur d’Afrique, le Major drogué et psychotique, le héros pressé d’affronter le désert et aussi le brigadier de carabiniers qui s’est engagé pour débusquer un assassin d’enfants. Tandis qu’une petite fille danse interminablement dans la poussière, toutes les trames, les amours pures ou perverses, les projets grandioses et les appétits grossiers convergent vers la terrible bataille d’Adoua, première grande défaite d’une armée blanche devant des troupes africaines…

Carlo Lucarelli, l’un des plus grands auteurs de roman noir italien, livre ici une fresque captivante d’un monde en décomposition : à la fois roman policier, récit de voyage, roman d’aventures et d’amour, c’est surtout un grand roman, tout court.

Evaluation :

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3 commentaires

  1. Belle critique ! Un roman qui dénonce l’attitude de l’Italie dans sa colonie, mais je pense que TOUS les autres pays colonisateurs se sont comportés de la même façon…

    • Sylvie

      Merci! Oui, c’est évident. D’ailleurs ça m’a fait repenser à “une histoire birmane” de G. Orwell, dans laquelle les colons britanniques montrent le même mépris envers les “indigènes”.

  2. J’en avais entendu parler. Je me le note.

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