mercredi , 21 août 2019
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Monsieur Malaussène

Auteur: Daniel Pennac

Editeur: Folio – 1997 (644 pages)

Lu en avril 2016

monsieur malaussèneMon avis: Cher Benjamin Malaussène,

J’espère tout d’abord que vous me pardonnerez mon impertinence, mais j’avoue que je préfère vous nommer par vos prénom et nom plutôt que de vous donner de l’obséquieux « Monsieur ». Pas que je ne vous estime pas assez respectable que pour ne pas mériter ce titre, mais, pour avoir lu vos précédentes (més)aventures avec la Fée Carabine et la Petite marchande de prose, j’ai l’impression de bien vous connaître, et j’ai trop d’affection pour vous pour y mettre la distance et l’impersonnalité d’un « Monsieur ». Foin de civilités entre nous, nom d’un zèbre ! Et puis d’ailleurs, vu votre ribambelle de frangins, ce costume de “Monsieur” Malaussène est susceptible d’être porté – certes tout aussi mal que par vous – par d’autres mâles membres de votre tribu, ce qui serait sans doute vexant pour tout le monde, étant donné que vous êtes, tout un chacun, un spécimen dans votre genre.

Après ces préliminaires, venons-en au fait, et parlons-en, de votre famille. Comment allez-vous après tout ce temps passé loin de mes yeux de lectrice éblouie par votre ramage bellevillois? J’apprends que vous allez être père? La smala Malaussène s’agrandit? Mais quel bonheur pour les ogres lecteurs que nous sommes! Avouez, Julie et vous commenciez à vous ennuyer, n’est-ce pas ? Ou à vous y sentir à l’étroit, dans cette famille, ou au contraire, au large ? Et qu’à défaut pour votre mère de pouvoir y ajouter un petit dernier, vous avez pris les choses en main (si je puis dire), et décidé de passer à la génération suivante, nous assurant ainsi une suite à vos épouvantablement délicieuses (ou divinement effroyables) histoires ? Le comble, c’est que vous en êtes tellement conscient, de cette tragi-comédie qu’est la vie, que vous culpabilisez tous azimuts à l’idée de jeter votre futur rejeton en pâture à ce « meilleur des mondes ». Heureusement pour nous (moins pour vous…), les 640 pages ne se contentent pas d’effeuiller vos états d’âme, d’une lucidité toute malaussénienne, de futur paternel. Vous êtes décidément incorrigible et vous ne semblez pas (pour notre plus grande joie de bibliovores) retenir grand-chose de vos erreurs passées. Il faut toujours qu’on en revienne à votre quintessence, votre tache originelle, j’ai nommé votre statut de Bouc Emissaire devant l’Eternel, vous que l’auteur de vos jours (non, pas le Grand Patron là-haut, ni votre créateur biologique, soldat inconnu au bataillon de Belleville, mais celui qui vous donne vie sur papier) ne se refuse jamais à sacrifier sur l’autel d’une bonne histoire à écrire (vous n’avez jamais pensé à vous révolter, au fait?). Et pour le coup, quel cinéma vous nous faites! Et je ne croyais pas si bien dire, puisqu’on va célébrer à Belleville le centenaire du cinématographe, avec un événement unique et secret, qui ne manque pas de déchaîner les passions. Au centre du tourbillon : vous évidemment, cher Benjamin, qui vous retrouvez accusé de 21 meurtres. Bagatelle, pour un bouc émissaire professionnel, mais quand même, on en a guillotiné pour moins que ça…

Difficile de résumer l’acte d’accusation, l’affaire est aussi emmêlée dans vos histoires de famille que la toison d’un mouton pourrait l’être dans une pelote de barbelés. Qu’il me suffise de dire qu’au départ, il y a des meurtres de prostituées placées sous la protection d’une bonne soeur enceinte du Saint-Esprit (faute d’autre coupable auto-dénoncé), elle-même affublée d’une garde rapprochée en partie double, l’une officielle, l’autre un peu mafieuse, mais toutes deux efficaces (enfin presque, sans quoi vous n’en seriez pas à vous chercher un avocat). Pourquoi tuer des prostituées? pour leurs corps, pardi, ou en tout cas pour leurs tatouages, c’est-à-dire que le tueur, amateur éclairé de peinture et de scalpel, a le bon goût de revendre au plus offrant les peaux de ces dames chapelle-sixtinisées par la grâce d’un Michel-Ange de l’aiguille à tatou. Après, à l’arrivée, il y a aussi les meurtres d’une série de personnes liées à l’événement filmesque du centenaire. Mais pourquoi vous, Benjamin, pourquoi ? Une sombre histoire de vengeance ? On a du mal à y croire, vous connaissant, et pourtant, faut-il que vous soyez animé (ou plutôt Julie, mais au final c’est pareil) d’une folle furie enragée pour que vous quittiez Paris pour un endroit aussi exotique que le Vercors, vous qui n’aviez jamais baladé vos savates hors de Belleville. Enfin, quoi qu’il advienne du verdict, vous avez trouvé un biographe à la hauteur de la tâche, en la personne de votre frangin Jérémy. Tellement investi dans son rôle, celui-là, qu’il réussit à nous faire tomber dans le panneau d’une autre fin de l’histoire. Comprenne qui pourra, mais on ne peut nier qu’il a le sens du spectacle et du rebondissement. Dans le genre extravagant, il a de qui tenir, comme le reste de la tribu, qu’on a tellement de plaisir (sadique, certes) à voir emberlificotée dans ces improbables invraisemblances.

Vous m’épatez encore et toujours, cher Benjamin, vous et votre clan: dans ce gouailleur et solidaire Belleville en triste voie de disparition, votre tendresse et votre sens de l’humour auto-dérisionnel ne sont point de pacotille. Et puis quelle classe, quel style vous y mettez, on peut dire que vous payez de vos personnes pour nous faire suivre vos péripéties avec la larme (de fou rire) à l’oeil, même si cette fois on en verserait bien une pour de vrai, de larme, tant on vous a senti nostalgique, voire effondré, parfois… Mais la vie arrive, et elle veut une suite! Et sachez bien, cher Benjamin, même si je vous l’ai déjà dit, que je vous aime toujours, et qu’il me tarde de vous retrouver au fil d’autres pages.

J’espère que vous ne m’en voudrez pas de la longueur de cette lettre, mais en tant que malaussénophile invétérée, je ne pouvais pas faire moins pour tenter de me hisser (en vain) à la hauteur de ce rocambolesque morceau de bravoure qu’est votre vie.

Malaussènement vôtre (si je puis me permettre)

Présentation par l’éditeur:

– La suite ! réclamaient les enfants. La suite ! La suite ! Ma suite à moi c’est l’autre petit moi-même qui préparer ma relève dans le giron de Julie. Comme une femme est belle en ces premiers mois où elle vous fait l’honneur d’être deux ! Mais, Julie, crois-tu que ce soit raisonnable ? Julie, le crois-tu ? Franchement… hein ? Et toi, petit con, penses-tu que ce soit le monde, la famille, l’époque où te poser ? Pas encore là et déjà de mauvaises fréquentations !

– La suite ! La suite ! Ils y tenaient tellement à leur suite que moi, Benjamin Malaussène, frère de famille hautement responsable, bouc ressuscité, père potentiel, j’ai fini par me retrouver en prison accusé de vingt et un meurtres. Tout ça pour un sombre trafic d’images en ce siècle Lumière.

Alors, vous tenez vraiment à ce que je vous la raconte, la suite ?

Quelques citations:

“L’amour n’a jamais été regardant quant à ses premiers aliments. Les premières conversations de l’amour tiennent des petits pots de bébé. Peu importe les ingrédients, c’est d’autre chose qu’on parle. L’amour défie les lois de la diététique, il se nourrit de tout et un rien le nourrit. On a vu d’authentiques passions naître de conversations si pauvres en protéines qu’elles tenaient à peine sur leurs jambes.”

– [Benjamin Malaussène parle:] “Parce que le bonheur, le bonheur, il n’y a pas que le bonheur dans la vie, il y a la vie! Naître, c’est à la portée de tout le monde! Même moi, je suis né!Mais il faut devenir, ensuite! devenir! grandir, croître, pousser, grossir (sans enfler), muer (sans muter), mûrir (sans blettir), évoluer (en évaluant), s’abonnir (sans s’abêtir), durer (sans végéter), vieillir (sans trop rajeunir) et mourir sans râler, pour finir… un gigantesque programme, une vigilance de chaque instant… c’est que l’âge se révolte à tout âge contre l’âge, tu sais!”

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Avatar

    Très jolie critique ! Je suis fan aussi de la famille Malaussène.

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