dimanche , 22 septembre 2019
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Bart chez les Flamands

Auteur: Franck Andriat

Editeur:  La Renaissance du Livre – 2012 (160 pages)

Lu en 2013

Bart chez les flamandsMon avis: Aahh, la Belgique…Petit pays improbable à l’écheveau institutionnel d’une rare complexité, petit Etat créé de bric et de broc en 1830 pour satisfaire Français, Hollandais, Anglais et Prussiens (l’origine du fameux « compromis à la belge » ?), dans les frontières duquel on a rassemblé des Flamands qui se comprennent à peine entre eux, parce qu’ils ont autant de dialectes que de villages (alors le français, pensez-vous…), des Wallons qui parlent français (mais pas celui de Molière, hein, en attestent les « nonante », « bourgmestre », « à tantôt » et autres « essuie de bain »), et même quelques germanophones.
Royaume-tampon au coeur de l’Europe, terre d’accueil pour les vagues d’immigration successives (Italiens, Marocains, Congolais et autres ex-colonisés), asile fiscal pour les Français rebelles à l’ISF, laboratoire de négociations politico-linguistiques interminables que nous envient Chypre et Israël (eh oui, nous on parvient encore à ne pas se taper dessus), objet de grasses plaisanteries venues d’Outre-Quiévrain, et sujet de nombreux clichés éculés et d’images d’Epinal (les frites, la bière, la pluie, l’accent, les Flamands travailleurs et les Wallons profiteurs, Tintin, les Schtroumpfs, Yves Leterme et Michel Daerden), le plat pays du Grand Jacques en a vu des vertes et des pas mûres (et ce n’est pas fini, même si « trop is te veel »).
Comment croyez-vous qu’avec un tel destin les Belges soient restés…belges, si ce n’est grâce à un sens de l’autodérision à toute épreuve (non peut-être!) ?
Et quelle forme littéraire plus appropriée que la fable pour parler de ce pays surréaliste et de son « brol » institutionnel ?
C’est ce que nous sert Andriat quand il invente une Belgique réduite à Bruxelles et la Wallonie depuis que la Flandre a fait sécession pacifiquement (serait-il visionnaire ?). La nouvelle république en plein marasme économique, aux mains de nationalistes bornés, et le Royaume prospère gouverné par le PASOS (Parti Socialiste de Salon) ne se parlent plus, ne se connaissent plus, et accumulent les préjugés réciproques. Les Flamands pensent que la nouvelle Belgique s’est enrichie sur leur dos, et les Belges imaginent une Flandre menée à la faillite virtuelle par des politiciens abscons. Bref, le Tiers-Monde et l’Eldorado. Oui mais…les croyances reflètent-elles la réelle réalité ? C’est ce que Bart Lecoq, nationaliste wallon qui n’a rien à envier à ses homologues flamands niveau bêtise et fanfaronnades, va devoir aller découvrir sur place, à contrecoeur. Voilà donc un coq wallon arrogant quittant son tas de fumier, croyant partir à la rencontre d’un lion des Flandres aux griffes émoussées et à la crinière mitée.
Et l’auteur d’aligner les situations cocasses et les clins d’oeil appuyées à l’ancienne Belgique, et de dénoncer les dérives des nationalistes de tous bords, de la téléréalité, de la politique politicienne et de ses visions à court terme qui tiennent compte de tout sauf de l’intérêt général. Le PS en particulier est dans le collimateur, avec son clientélisme atavique et son emprise quasi monopolistique. Mais qui aime bien châtie bien, et je me demande si les sympathies de l’auteur ne penchent pas à gauche, prêchant (à raison, me semble-t-il) la solidarité et l’ouverture à l’autre.
Je pense qu’il faut être familier de la popote belgo-belge pour apprécier les nombreuses références, mais ce n’est pas indispensable.
L’humour est parfois pesant et peu subtil, mais le ton est décidément bien à l’image du pays et de ses habitants (une majorité d’entre eux, en tout cas): bonhomme, un brin fataliste, absurde, cordial, ouvert, modeste mais fier, naïf mais plein de bon sens. Pour plagier ce cher Albert II : “c’est du belge!”.
Ah oui, la morale de l’histoire ? oufti… « l’union fait la force », une fois ?

Présentation par l’éditeur:

2030. Les Flamands ont obtenu la scission de la Belgique et ont créé leur république. Tout ne s’est pourtant pas déroulé comme prévu. Repliée sur elle-même, la Flandre vit à marée basse pendant que, dans ce qui reste du royaume de Belgique, suite à la découverte d’or dans le sous-sol wallon, règnent la joie et l’opulence. La reine Mathilde propose de tendre la main aux Flamands et éveille les voix nationalistes du prospère petit pays : Bart Lecoq, président de la NWA, monte au créneau. Pas question de donner un euro aux Flamands ! La Première lui propose d’apprendre à connaître cette Flandre qu’il vilipende. Il relève le défi et, durant un voyage de trois jours, découvre un pays dont la réalité ne correspond en rien à ses idées fixes. Un roman de politique-fiction délirant où la Belgique nous offre ce qu’elle a de meilleur : son sens de l’autodérision.

Quelques citations:

– “Comme si le fait d’être prospère et riche fermait l’esprit à la réalité des autres et dispensait de la solidarité nécessaire à toute fraternité humaine”.

– “Engluer d’abord, étouffer ensuite, pour que les gens vivent heureux sans se rendre compte qu’ils sont déjà morts: la politique est un art arachnéen auquel tous ne peuvent s’adonner avec bonheur”.

– “S’il voulait se montrer honnête avec lui-même, Bart devait reconnaître qu’un homme politique réduit souvent sa vie et sa vision du monde à quelques phrases simplistes qui lui servent de slogans pour se faire comprendre du plus grand nombre. On n’attire pas la foule avec des arguments, on la séduit avec des formules. (…) Il avait même l’art de la phrase qui claque et qui choque, sans profondeur, mais lui offrant, chaque fois, une visibilité appréciable dans les médias qui cherchent avant tout le sujet qui va booster leur audimat”.

– “Le nationalisme est une maladie insidieuse, un cancer de l’esprit, qui vous gagne lentement, mais en profondeur et qui vous coupe de la logique globale qui permet un fonctionnement complet de vos cellules. Vous n’observez bientôt plus qu’un point unique, celui que vous voulez atteindre, et vos oeillères vous empêchent de voir comment le monde tourne autour de vous. D’argument paranoïaque en argument paranoïaque, vous construisez un édifice qui semble solide, mais qui ne peut résister aux chocs de la réalité que si vous vous coupez d’elle. Vous paraissez d’autant plus convaincu de vos idées que vous n’avez plus que celles-ci pour convaincre: en général, elles sont simplistes, vont droit au but, rejettent les autres, sans nuances et avec fracas. Les imbéciles trouvent là leur pitance: vous devenez un crétin facile à comprendre (puisque vous défendez des idées auxquelles il n’y a rien à comprendre) et vous ramenez l’homme à la barbarie en désignant des boucs émissaires qui vous offrent de vous présenter en victime quand on n’est pas d’accord avec vous”.

Evaluation :

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