dimanche , 15 septembre 2019
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Les honneurs perdus

Auteur: Calixthe Beyala

Éditeur: Albin Michel –  1996 (405 pages)

Grand Prix du Roman de l’Académie française 1996

Lu en mars 2015

les honneurs perdusMon avisLes honneurs perdus, c’est l’histoire d’une solitude et d’une quête. Saïda est née dans un bidonville (surnommé « Couscousville ») à la périphérie de Douala au Cameroun. Musulmane, elle grandit dans une famille aux préceptes religieux stricts, cantonnant la femme à ses fourneaux. Sa seule instruction se limite aux vagues « enseignements » de l’école coranique du coin, qui tient davantage de la garderie d’enfants que de la maternelle épanouissante. Saïda grandit donc, enfermée dans ses croyances, dans la maison parentale, dans la crasse et la misère, dans la tristesse plutôt que dans la joie, seule et vierge moquée par les femmes et méprisée par son père, elle qui aurait dû naître mâle. Alors que les filles de son âge flirtent, se marient ou quittent le taudis pour des horizons meilleurs, Saïda trime sans broncher, protégeant sa virginité comme un trésor dont elle rêve pourtant de se débarrasser dans les bras du Prince Charmant. Comprenant qu’elle ne trouvera ni son sauveur ni son eldorado dans cette Afrique misérable voire misérabiliste, elle décide de partir, à 40 ans passés. De Couscousville à Belleville, il y a un monde de différences, et pourtant la vie se révèle moins belle qu’espéré. Les (pauvres) émigrés sont malvenus dans la riche Europe, et à défaut de papiers en règle, leur situation est bien précaire. Saïda a quitté l’emprise de son père pour se retrouver sous la coupe de sa cousine Aziza, qui l’exploite puis la jette à la rue sans remords ni vergogne. Saïda parvient alors à s’imposer bonne à tout faire chez Ngaremba, jeune africaine noire, écrivain public idéaliste, qui organise chez elle quantités de réunions d’intellectuels africains dans le but de sauver le continent.
Au milieu de ces péripéties et coups du sort, Saïda garde le cap : elle cherche l’Amour, et préserve sa virginité pour Lui. Il lui aura fallu 50 ans pour le trouver, en y perdant un certain sens de l’honneur, puisqu’elle n’aura pas droit au mariage en bonne et due forme avant consommation. Il lui aura fallu 50 ans, mais Saïda va finir par devenir une femme libre. Il n’est jamais trop tard…
A l’image de Saïda, sorte d’anti-héroïne, les femmes, l’Afrique, les femmes africaines, sont au centre de ce roman. L’Afrique, continent esclave puis colonisé puis libéré mais désemparé, rêve de la lointaine Europe, ce miroir aux alouettes qui n’a que faire des immigrés.
L’auteur se moque bien des uns et des autres, de leur naïveté, de leur penchant pour la fatalité, ou de leur idéalisme de pacotille : missionnaires, ONG et intellos français gauchisants n’ont, à cet égard, rien à envier à l’élite black réunie chez Ngaremba, dans ce qui ressemble plus à des séances de radotage-agapes qu’à un think tank sur le sauvetage africain. Si la cause de l’Afrique semble perdue, celle des femmes l’est un peu moins, ou en tous cas l’auteur leur témoigne plus de tendresse. Sans les épargner, elle leur laisse une porte de sortie, quelque part entre solidarité et alphabétisation.
Conte de fées tragi-comique, entre fatalité et espérance, le roman est écrit dans une langue ironique, riche et vivante. Et pourtant l’histoire de Saïda ne m’a pas vraiment touchée, malgré sa force, sans que je sache expliquer pourquoi…

Présentation par l’éditeur:

Entre Couscousville, à la périphérie de Douala, et les hauteurs bigarrées de Belleville, la route est longue, pavée d’embûches, de petites joies et de grandes tragédies. Saïda va mettre longtemps à la parcourir, avec pour seule richesse son inaltérable confiance en la race humaine et son honneur qu’elle ne veut pas perdre. Cet «honneur», c’est aussi celui de toutes les femmes, qu’elles soient riches, jeunes, belles ou tout le contraire, qu’elles soient blanches ou noires, servantes ou maîtresses, catholiques ou musulmanes.

Jamais l’auteur d’Assèze l’Africaine n’avait décrit avec autant de verve sa belle et crasseuse Afrique, éclatante de vie, de couleurs et de gaieté malgré sa misère. Jamais elle n’avait dit avec autant de force son attachement à une France envoûtante, fragile et parfois impitoyable.

Les Honneurs perdus, une déchirante tragicomédie de notre époque qui confirme Calixthe Beyala comme un des grands auteurs francophones, internationalement reconnus.

Quelques citations:

– “Comment les femmes faisaient-elles pour se faire aimer des hommes alors que Dieu les détestait?”

– “Et l’une des choses les plus difficiles à dire aux gens c’est : “Aimez-moi!”.”

– “…elles se moquaient de moi, Saïda Bénérafa, vieille fille entre les vieilles, Eternelle Vierge des vierges, Fatma, mère de Dieu si vous voulez. Ma tignasse cascadait sur mon cou, et mon sexe se rétrécissait, et ma vie s’effritait. “Des cheveux comme Saïda, personne n’en a.” J’aurais donné ces cheveux pour quelques mots d’amour, une demande en mariage, un rendez-vous ou ces autres broutilles qui donnent aux femmes l’allure rose géante”.

Evaluation :

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