jeudi , 3 décembre 2020

Imaqa

Auteur: Flemming Jensen

Éditeur: Actes Sud Babel – 2012 (442 pages)

Lu en novembre 2020

Mon avis: Dans les années 70, Martin, un instituteur danois de 38 ans, tourne en rond dans sa vie. Il demande sa mutation au Groenland (“pays constitutif du Royaume du Danemark” selon Wikipedia), dans un petit comptoir (ce n’est pas un hasard si le terme a des relents de colonialisme) de 150 habitants et 500 chiens, situé 500 km au nord du cercle polaire.

Armé de son idéalisme, de sa bonne volonté et de sa soif d’aventures, Martin débarque à Nunaqarfik. Sur le bateau qui l’a emmené dans ce bout du monde, se trouve également Jakúnguaq, un ado de 13 ans qui revient chez lui après avoir passé une année scolaire au Danemark.

Pour tous deux, le choc des cultures est violent. Le gamin a du mal à se réadapter à sa vie d’avant, qu’il renie, et Martin comprend que c’est lui, l’instituteur plein de savoirs, qui a tout à apprendre. A commencer par le groenlandais, cette langue que son supérieur à Copenhague lui a pourtant formellement déconseillé de parler. Après tout ce sont les Groenlandais qui doivent s’adapter, et pas l’inverse.

Au fil du temps, Martin s’intègre, s’adapte à ce mode de vie simple où le rire, le sens de la fête et la fraternité sont fondamentaux. Il perçoit de plus en plus l’absurdité des contraintes éducatives danoises, totalement inadaptées au contexte local. Et si encore il n’y avait que l’enseignement… Mais il assiste impuissant aux ravages que la “modernité”, le “progrès” et le profit causent à cette société traditionnelle basée sur l’art de la chasse, qui se transmet d’une génération à l’autre. Même Greenpeace et BB se font tacler en beauté, à cause de la campagne appelant au boycott du commerce des peaux de phoques. Campagne dont Martin n’imaginait pas “qu’elle contribuerait à ce point à la mort de toute une culture de chasseurs“, ce qui est d’autant plus rageant que l’ONG a fait pleurer dans les chaumières occidentales “en jouant sur un sentimentalisme totalement déconnecté des faits réels” (il s’est avéré qu’il s’agissait d’un groupe de Norvégiens massacrant brutalement des bébés phoques près de Terre-Neuve), et sans que “le fait qu’il ne fût jamais venu à l’esprit des chasseurs groenlandais, qui de tout temps ont vécu de la capacité de production de la nature, de se jeter sur des proies aux fourrures et à la valeur nutritive si médiocres, n'[aie] la moindre influence sur le débat“.

Une histoire tragi-comique, avec une foule de scènes hilarantes dans la première partie (c’est rare qu’un roman me fasse rire autant), un peu moins dans la deuxième, dont on sent qu’elle va tourner au drame au vu des tensions familiales entre Jakúnguaq et ses parents.

Avec humour, ironie et tendresse, l’auteur dénonce l’impérialisme culturel danois et la mondialisation rampante de l’époque. Une histoire de tolérance et d’humanité, touchante et attachante, désespérante aussi.

C’était comme ça qu’on devenait un grand chasseur : il suffisait de rester là où on était. Car il faut une vie entière pour percevoir le vent, le changement du temps, les courants de la mer et les voies de l’esprit. (…) Martin hocha la tête, et intérieurement, il se sentit gagné par la tristesse. C’était la sagesse d’une société statique qui, à présent, allait inévitablement être écrasée par la perception de la vitesse d’une société dynamique. Et il n’y avait en réalité rien à faire“.

Présentation par l’éditeur:

Martin, instituteur danois de trente-huit ans qui ressent un vide dans son existence, demande sa mutation dans la province la plus septentrionale du Danemark, le Groenland. Il prend ses fonctions dans un hameau de cent cinquante âmes : Nunaqarfik, à plus de cinq cents kilomètres au nord du cercle polaire.
Armé de ses bonnes intentions, encombré de sa mauvaise conscience coloniale et de ses idées préconçues, Martin découvre une communauté solidaire, dont la vie s’organise en fonction de la nature environnante – et pas malgré elle. Au fil des mois qui passent et des rencontres, dans une société où le rire est érigé en remède suprême contre la peur ou la tristesse, il apprend à apprécier ce qui est, sans se soucier de ce qui aurait pu être, et trouve ce à quoi il aspirait : l’aventure, l’immensité, l’harmonie, l’amour.
Roman chaleureux et humaniste, qui dénonce notamment les ravages de la colonisation du Groenland par le Danemark, Ímaqa est un hymne à la tolérance et à la douceur, porté par un humour irrésistible.

Quelques citations:

– Expliquer une chose, c’est s’en éloigner, avait soutenu Gert.
Un jour d’été qui vous remplit de joie doit être savouré – pas expliqué. L’amour ne doit pas être analysé, il faut s’y abandonner.
La plus belle chose qu’on puisse dire d’un état, c’est qu’il est inexplicable. Si le coeur danse et que les yeux sont calmes – et pas le contraire – alors il ne faut pas se mettre à se demander pourquoi.

– Lorsque l’eau, l’air et tout ce qui vous entoure est propre, l’hygiène personnelle est moins importante. Martin avait remarqué avec étonnement qu’il pouvait porter la même chemise pendant des jours: sa sueur était inodore. On n’était pas imprégné d’autant de saletés que dans la région européenne de la Ruhr où l’on lavait, frottait et rinçait pour se débarrasser des symptômes des impuretés de l’existence. C’est surprenant comme on a peu besoin de savon quand rien ne pollue.

– Maintenant je sais que je l’aime, pensa Martin pendant qu’ils se démenaient pour se déshabiller. Seul un amour authentique résiste à autant de couches de vêtements.

Evaluation :

Voir aussi

La fin de l’histoire

Auteur: Luis Sepúlveda Éditeur: Métailié – 2017 (208 pages) Lu en octobre 2020 Mon avis: …

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