dimanche , 19 mai 2024

La vie en fuite

Auteur: John Boyne

Editeur: Editions J.-C. Lattès – 5 avril 2023 (336 pages)

Lu en avril 2023

Mon avis: Londres 2022, dans un quartier chic et paisible. Gretel, veuve de 91 ans, vit seule dans son appartement du premier étage, tout en veillant sur Heidi, sa voisine de palier, dont la mémoire flanche de plus en plus souvent.
Le quotidien de ces deux vénérables dames est perturbé lorsqu’un couple et leur petit garçon de 9 ans emménagent dans l’immeuble, juste en-dessous de chez Gretel. Bien malgré elle, qui n’aspire qu’à la tranquillité, celle-ci va se trouver mêler à la vie de famille de ses nouveaux voisins, quand elle réalise que le mari et père, célèbre producteur de cinéma, maintien sa femme et son fils sous une emprise brutale. Gretel voudrait pouvoir agir, mais son intervention risque de révéler au grand jour le secret de ses propres origines, celui qu’elle a caché à tout le monde (sauf à son mari), pendant près de 80 ans, malgré son poids : elle est la fille d’un officier nazi de haut rang.

Je n’avais pas compris en choisissant ce livre qu’il est la suite de « Le garçon en pyjama rayé » (que je n’ai pas lu, ni vu l’adaptation), Gretel étant la soeur aînée de Bruno, personnage central de ce best-seller, mais cela ne gêne pas la compréhension.
« La vie en fuite » alterne deux fils narratifs, le contemporain, qui raconte les déboires de Gretel avec ses nouveaux voisins, et celui du passé. Dans celui-ci, où l’on remonte à 1946, on suit Gretel et sa mère, réfugiées à Paris dans l’anonymat après leur fuite d’Allemagne, puis le bref exil de Gretel à Sydney, avant son retour et son installation définitive à Londres.
Ce livre me laisse une impression de malaise. Il repose tout entier sur l’immense culpabilité que ressent Gretel du fait des crimes de son père, et sur la dissimulation au fil des années de son identité, par crainte d’être poursuivie en justice. Mais cette prémisse, selon laquelle Gretel, 12 ans quand son père bénéficie de sa terrible promotion, pourrait être tenue responsable des actions de ce dernier devant un tribunal, me semble pour le moins incertaine. Juridiquement, je pense que cela ne tient pas la route, et moralement, je ne sais pas… qu’aurait-elle pu faire après la guerre, toute jeune adolescente ou plus tard, une fois majeure ? Collaborer avec les chasseurs de nazis pour les aider à identifier les bourreaux ? Peut-être, je n’ai pas de réponse. Certes, elle comprend a posteriori qu’elle est la fille d’un monstre, et ne parvient toujours pas, 80 ans plus tard, à se défaire de ce poids, de cette culpabilité héritée.
Toujours est-il que cette question de l’improbable responsabilité pénale d’une enfant dans les crimes de son père m’a taraudée pendant toute ma lecture et a entamé la crédibilité de cette histoire à mes yeux. Et ce n’est pas tout, puisque le pompon du malaise arrive à la fin, quand Gretel, qui à 91 ans (excusez du peu) n’a jamais trouvé le moyen de se débarrasser de son sentiment de culpabilité, commet un acte censé racheter une part (ô combien infime, en tout état de cause) de ladite culpabilité. C’est bancal, sans compter le fait que je n’ai pas compris ce que l’auteur essayait de faire avec cet épisode : nous rendre sympathique celle qu’il fait se considérer comme un monstre, et minimiser ses « crimes » ? quelle curieuse « morale »…
Bon, il faut reconnaître à John Boyne un très grand talent de conteur, car ce livre est un page-turner, d’une lecture agréable et captivante malgré tout (d’où les 2 étoiles).
Mais en dehors de Gretel, les personnages (surtout les nouveaux voisins) sont des caricatures. Et il y a trop de coïncidences pour que l’histoire soit vraisemblable.
Moi qui avais beaucoup apprécié « Les fureurs invisibles du cœur », me voilà fort déçue. Et au vu des critiques négatives dont « Le Garçon au pyjama rayé » a fait l’objet, y compris de la part du Musée d’Auschwitz* (et de fait, à en lire le synopsis, cette histoire ne m’apparaît pas non plus très crédible), je m’interroge sur l’opportunité pour John Boyne de continuer à exploiter le thème de l’Holocauste.

*la lecture de ce livre « …should be avoid by anyone who studies or teaches about the history of the Holocaust »

En partenariat avec les Editions J.-C. Lattès via Netgalley.

#Lavieenfuite #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

1946. Trois ans après un événement tragique qui a fait voler leur vie en éclats, une mère et sa fille quittent la Pologne pour Paris. Honte et peur chevillées au corps, elles ne savent pas encore combien il est dur d’échapper au passé.
2022. Presque quatre-vingts années plus tard à Londres, Gretel Fernsby mène une vie bien éloignée de son enfance traumatique.
Lorsqu’elle est dérangée par un couple qui emménage dans son immeuble, elle espère que la gêne ne sera que passagère. Cependant, l’attitude de Henry, leur fils de neuf ans, fait resurgir des souvenirs que Gretel pensait enfouis à jamais.
Confrontée au choix cornélien de sauver sa peau ou celle de l’enfant, Gretel replonge dans son histoire quitte à faire éclore des secrets qu’elle a mis toute une vie à dissimuler.

Evaluation :

Voir aussi

Le coeur des ténèbres

Auteur: Joseph Conrad Editeur: Le Livre de Poche – 2012 (216 pages) Lu en avril …

2 commentaires

  1. Je vais peut-être me contenter des titres de l’auteur qui m’attendent dans ma bibliothèque

    • Il y a/aura certainement des avis plus positifs que le mien. Etant juriste de formation, je cherche peut-être un peu trop loin 😉