mardi , 23 juillet 2019
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Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

Auteur: Jeanette Winterson

Editeur: Points – 2013 (264 pages)

Prix Marie Claire du roman féminin 2012

Lu en 2014

pourquoi etre heureuxMon avis: De nos jours, une telle phrase serait considérée comme un brin provocatrice, et surtout politiquement incorrecte, puisqu’on n’arrête pas de nous bassiner avec des concepts de développement personnel, épanouissement, quête du bonheur. Au point, paradoxalement, de mettre une pression dingue et de culpabiliser ceux qui n’atteignent pas cet état d’euphorie rose-bonbon malgré cours de yoga, huiles essentielles, séances de thérapie par le rire ou abonnements à la revue Psychologies.
Mais je m’égare, ceci est une autre histoire.
Parce que Mme W. n’a pas pensé à tout ça lorsqu’elle a asséné cette phrase à sa fille adoptive Jeanette (l’auteur du livre), quelque part dans les années 70. Tout ça parce que celle-ci a osé lui avouer, à 16 ans, qu’elle était homosexuelle. Cette fameuse phrase constitue une charnière dans la vie de Jeanette, elle consomme la rupture définitive entre la mère et la fille. Non pas que jusque là Jeanette ait grandi dans l’ambiance idyllique d’une famille formidable où plus belle est la vie. Bien au contraire. A des années-lumière de tous les principes éducatifs conçus dans l’intérêt de l’enfant et de son épanouissement, Mme W. ne connaît qu’une seule vérité : celle de l’Apocalypse, qui viendra enfin la délivrer de cette misérable vie terrestre. Cette vie qui n’a qu’une fonction : être un long Purgatoire avant la mort et le Paradis. Et Mme W. entend bien partager avec son entourage cette « philosophie » aussi irrationnelle que malsaine. C’est ainsi que Jeanette grandit sans même imaginer que les relations familiales peuvent être chaleureuses, et sans savoir que l’amour maternel et filial existe.
Enfant adoptée, donc « abandonnée », elle chercher à se construire une identité au milieu de la vie étriquée et des vexations et punitions auxquelles sa mère adoptive, pourtant en demande d’enfant, la soumet. Autodafé des livres que Jeanette cachait sous son matelas, nuits d’hiver passées dehors sur le pas de la porte en sont les exemples les plus frappants. Cela vous forge certes un caractère de dure à cuire, mais cela génère surtout un sérieux handicap relationnel et émotionnel pour cette adulte en devenir.
Ce récit autobiographique d’une incommunicabilité et d’une incompréhension totales entre mère et fille est sidérant et vous fait ouvrir des yeux ronds comme des billes face à la méchanceté de cette marâtre aigrie.
Instable, fragile, colérique, le mental cabossé, Jeanette se sauvera de l’abîme par la littérature, dont elle fera son métier.
Ce livre est d’ailleurs un peu à l’image de son parcours de vie chaotique : la narration n’est pas linéaire, parfois même décousue. Au début, l’auteur s’attarde trop sur son premier livre Les oranges ne sont pas les seuls fruits, faisant craindre une resucée de celui-ci. Le texte, non dénué d’humour (noir et vachard), bourré de phrases « aphorismes », rend bien l’état d’esprit de son auteur, entre rage et révolte, désespoir et instinct de survie. L’état d’esprit de quelqu’un qui se bat surtout contre lui-même pour sortir de sa prison intérieure, à la recherche de ses racines.

Présentation par l’éditeur:

Depuis qu’elle a été adoptée par Mrs Winterson, Jeanette a toujours lutté. Contre sa mère et sa morale religieuse stricte, contre ceux qui l’empêchent d’aimer et de vivre comme elle l’entend. Heureusement, elle a rencontré les livres. Et les mots sont devenus ses alliés. Jeanette écrit pour réinventer sa vie, s’extirper du gris, apprendre à aimer et être libre enfin.

Quelques citations:

– “C’était de bons sanitaires; blanchis à la chaux, exigus, avec une lampe de poche qui pendait au-dessus de la porte. J’y emportais des livres que je lisais en secret en prétextant que j’étais constipée. Une stratégie risquée car Mrs W était adepte des suppositoires et des lavements. Mais l’art, ça se paye…”

– “Quand une femme seule n’éveille plus l’intérêt du sexe opposé, elle n’est visible que là où elle est utile.”

– “Quand le premier supermarché d’Accrington a ouvert, personne n’y allait parce que les prix avaient beau être bas, ils étaient fixes. Au marché, rien n’était gravé dans le marbre; vous pouviez chicaner sur tout. Cela faisait partie du plaisir et le plaisir était dans le théâtre quotidien. Chaque étal offrait un spectacle. Même pauvre, obligé d’attendre la toute fin de journée pour vous payer à manger, vous passiez un bon moment au marché. Vous croisiez des connaissances, il y avait quelque chose à regarder.
Je ne suis pas une fanatique des supermarchés et je déteste y faire mes courses (…). Je dois cette détestation surtout au fait qu’ils ont réduit à néant cette vie locale si intense. Aujourd’hui, l’apathie qui s’est infiltrée dans notre existence n’est pas que la conséquence d’un boulot ou de programmes télé chiants, mais de la perte de cette vie locale, les commérages, les rencontres, ces journées palpitantes, chaotiques, bruyantes où tout le monde est le bienvenu, avec ou sans argent.”

– “Il n’est jamais trop tard pour apprendre à aimer.
Mais cela s’accompagne d’une grande peur.”

Evaluation :

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