dimanche , 22 avril 2018
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La quatrième dimension

Auteur: Nona Fernández

Editeur: Stock – Rentrée littéraire hiver 2018 (288 pages)

Lu en janvier 2018

Mon avis: Premier coup de coeur de l’année. Dans une interview au journal espagnol El País*, Nona Fernández disait « Je n’écris pas pour que le lecteur passe un bon moment ». De fait, les émotions sont soumises à rude épreuve avec cette lecture, qui est l’une des très (trop ?) rares à m’avoir mis les larmes aux yeux, et dieu sait pourtant que je lis peu d’histoires drôles. Née en 1971, Nona Fernández n’est pas une victime directe de la dictature chilienne (1973-1990), mais sa vie en est tout entière hantée, jusqu’à l’obsession, alors que pourtant la démocratie est de retour tant bien que mal (« le monde se moque de la démocratie chilienne ») depuis des années.

Pour elle, tout a commencé le 27 août 1984, lorsque le soldat Andrés Antonio Valenzuela Morales se rend dans les locaux du journal Cauce à Santiago, pour s’y confesser, asphyxié qu’il est par l’odeur de mort qui l’entoure en permanence. « J’ai torturé » sera le titre de l’article publié par le journal, dans lequel il raconte les arrestations, enlèvements (« disparitions forcées »), tortures, exécutions, assassinats et dissimulations de cadavres auxquels il a pris part en tant qu’agent de renseignement de la Force Aérienne de Pinochet. S’ensuivent la grosse colère de la junte, l’instauration de l’état de siège et la fermeture des journaux tels que Cauce, et l’exfiltration vers la France de Morales pour qu’il puisse continuer à témoigner contre le régime. A cette époque, Nona a treize ans et restera marquée par la couverture du magazine et ces mots, « J’ai torturé ». C’est là, à ce moment, à cet âge encore innocent qu’elle réalise qu’il existe dans son pays une quatrième dimension, un monde parallèle que le commun des mortels ne peut pas – ne veut pas – voir ou imaginer. Une faille spatio-temporelle dans la réalité quotidienne qui montre, pour peu qu’on se risque à y jeter un œil, comment des gens ordinaires deviennent des monstres même si parfois il leur reste une part d’humanité (comme pour Morales), ou comment des gens ordinaires sont pourchassés par ceux qui sont devenus des monstres et se volatilisent sans espoir de retour. La quatrième dimension, c’est celle des enlèvements politiques en plein jour, des centres de torture en plein quartier résidentiel, des copines de classe filles de bourreaux ou de victimes.

Des années plus tard, l’auteure, en même temps qu’elle travaille au montage d’un documentaire sur cette période noire, entame l’écriture de ce récit et assemble, comme dans un puzzle, les cas d’enlèvements et d’exécutions, les tortures, les souvenirs d’enfance, les aveux, manifestations, répressions, commémorations, enquêtes et recherches de la vérité.

Evidemment, en transversale, il y a la question du « qu’aurais-je fait ? » Dénoncer l’horreur, me révolter, lutter, me cacher, me taire, fermer les yeux ? Question difficile voire impossible, sur un air connu (« Né en 17 à Leidenstadt ») mais qui pourtant n’en finit pas d’être actualisée tous les jours. Rien que ça, c’est désespérant. Mais je crois que ce qui m’a le plus bouleversée, c’est la façon dont elle raconte le poids transmis aux générations qui n’ont pas subi ou connu la dictature. Dans l’interview à El País, elle dit avoir centré le récit sur les enfants des victimes pour parler de sa génération orpheline. On ressent si fort son impuissance et sa révolte face à ce passé qu’elle n’a pas voulu. En se référant à une chanson de Billy Joel (“We didn’t start the fire/ No, we didn’t light it/ But we tried to fight it”), elle décrit dans le livre la cérémonie de commémoration d’une énième exécution d’opposants : « Je cherche la petite fille au milieu de tous ces gens connus car je veux lui dire qu’elle a raison, c’est une fête, mais une fête de merde. Nous ne méritons pas d’anniversaire comme celui-là. Nous ne l’avons jamais mérité. Ni elle, ni moi. Ni Maldonado, ni X et sa petite L, ni F et sa mère, ni N et la petite S, ni M, ni D, ni Alexandra, ni Mario, ni Yuri, ni Evelyn, aucun enfant, aucun petit-enfant. (…) J’attrape le bras de Maldonado comme quand nous étions gamines et jouions à être vieilles. Je m’accroche à elle, et elle à moi, et nous commençons à inspirer profondément (…) et quand nous sentons que nous allons exploser, nous faisons chacune un vœu en silence et soufflons le plus fort possible pour essayer d’éteindre, une bonne fois pour toutes, avec la force de quelqu’un qui crache sur un cercueil, les flammes de toutes les bougies de ce gâteau de merde ».

Un livre dur, sensible, triste et émouvant, lourd du passé d’un pays qui ne s’en remet pas. Un très fort moment de lecture.

En partenariat avec les Editions Stock via le réseau Netgalley.

*https://elpais.com/cultura/2017/11/29/actualidad/1511987081_599660.html

Présentation par l’éditeur:

Le 27 août 1984, Andrés Antonio Valenzuela Morales, agent du renseignement, dévoile à une journaliste la réalité de la torture, des enlèvements et des assassinats politiques. Ce témoignage bouleverse N. Fernández, alors âgée de 13 ans. Des années plus tard, alors que le gouvernement prône la réconciliation nationale, elle retrouve cet homme et écrit son histoire.

Une citation:

– [Citant Youri Gagarine lors de son vol spatial]:
La Terre est bleue, a-t-il dit à la radio, contemplant à travers son hublot la mer dans laquelle reposerait le camarade Yuri des années plus tard. La Terre est bleue et belle, a-t-il dit, et d’ici, que l’Histoire le retienne, ne l’oubliez jamais, s’il vous plaît: on n’entend la voix d’aucun dieu.

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Une lecture très marquante, une page d’Histoire très tourmentée ! Merci du partage.

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