lundi , 20 mai 2024

Le premier combat

Auteur: Yves Bichet

Editeur: Le Pommier – 16 août 2023 (362 pages)

Lu en octobre 2023

Mon avis: Au bout de la vallée de l’Ennuye dans la Drôme, le village de Foncouverte est dirigé par une équipe municipale à trois têtes : Myriam, infirmière, Zuita, directrice du centre équestre, et Thomas, ancien militaire. Dans ce coin du monde un peu à l’écart, la gouvernance est à l’écoute de ses administrés et fonctionne démocratiquement. Ici on a compris depuis longtemps que l’heure n’est plus aux débats vains et théoriques sur l’urgence climatique, mais à l’action. Pour donner une chance à la planète, il faut vivre autrement, en polluant et en consommant moins, en allant moins vite, en réfléchissant plus, le tout collectivement. Sans tambours ni trompettes, ce mouvement écologiste qui ne dit pas son nom avance à bas bruit depuis des années, ancré dans la réalité, protégeant la nature ou ce qu’il en reste. Quitte à s’asseoir sur les directives absurdes ou illégitimes de la préfecture ou de Paris. Mais il faut bien dire que jusque là, on les a plutôt laissés tranquilles.

Mais cette tranquillité se retrouve bientôt ébranlée par une série d’événements plus ou moins dramatiques qui vont souder encore davantage la petite communauté. Il y a d’abord la tentative d’expulsion d’Emir, clandestin guinéen arrivé quelques mois plus tôt et adopté illico par le village. Puis un incident suspect à la centrale nucléaire voisine, camouflé tant bien que mal par EDF et les autorités. Puis des sabotages de pylônes et d’antennes 5G… La région attire sur elle l’attention des médias nationaux, et le reste du pays découvre alors un mode de gestion participatif bien plus séduisant que ce que proposent les partis traditionnels dans leurs débats stériles. Et surtout bien plus efficace pour répondre au réchauffement climatique. Le soutien est tel que l’équipe de Foncouverte envisage de se lancer dans la course à la présidentielle et réfléchit sérieusement à son programme : « Il suffirait peut-être de mettre momentanément la démocratie de côté, d’élire un militaire sans scrupule qui oserait prendre les décisions écologiques dont tout le monde parle depuis des années mais que personne n’a le courage de mettre en oeuvre, un pouvoir fort capable d’anticiper les bouleversements à venir, de trancher dans le vif, de lancer les réformes vraiment urgentes, d’organiser leur financement et leur application, tout cela mené tambour battant pendant une période limitée dans le temps et selon un calendrier très précis. Quelques mois plus tard, deux ou trois ans au maximum, l’autorité reviendrait au peuple par le biais d’une nouvelle consultation, avec engagement solennel de revenir sur les réformes en question si elles ont été désavouées par les urnes. La vie démocratique devrait pouvoir rester en sommeil si l’on garantit formellement son retour. Mais il faut agir vite, frapper fort, tourner la page, oublier les voeux pieux et les promesses dont on s’est trop longtemps gargarisé. Les cortèges et les défilés ne servent plus à grand-chose. Ils font du bien à l’âme, rien de plus… ».

A travers ce « premier combat » de quelques hommes et femmes libres poussés dans le dos par une jeunesse militante en colère face à l’inertie ambiante et au manque de courage politique, Yves Bichet aborde les grands enjeux qui secouent notre époque en perdition : crise climatique, crise migratoire, centrales nucléaires vieillissantes mais dont on ne peut encore se passer, hyper-consommation, individualisme, virtualisation des rapports sociaux, désintérêt croissant pour la classe politique à bout de souffle.

Dans cette fable teintée d’anticipation, d’humour et de poésie, de beaucoup d’urgence et d’un brin d’amertume, l’auteur a le mérite de proposer une solution (utopique ou dystopique, bien malin qui pourrait le prédire), en tous cas provocante, porteuse d’espoirs mais aussi de dangers : une dictature démocratiquement consentie. N’y a-t-il pas une contradiction dans les termes ? Est-ce idéaliste, réaliste, praticable ? L’idée pose autant de questions qu’elle semble en résoudre. Quoi qu’il en soit, le débat est ouvert…

En partenariat avec les Editions Le Pommier via Masse Critique de Babelio.

Présentation par l’éditeur:

Ce premier combat ? C’est celui de quelques habitants de Foncouverte, dans la vallée de l’Ennuye,. De Liseron, adolescente déjà cabossée par la vie, de sa mère Zuita, directrice du centre équestre et compagne de Corentin l’instituteur, d’Émir, tout juste débarqué de Guinée, ou encore de l’infirmière Myriam qui se présente à la députation.

La petite société bascule quand les autorités en viennent à se soucier du sort d’Emir plus que de celui de la centrale nucléaire voisine, qui pourtant se fissure. Une vague de solidarité se lève, avec à sa tête la jeunesse en colère. Un premier combat qui peut renverser la table, au point de bouleverser jusqu’aux institutions et de mener aux portes du pouvoir ?

Bref, l’histoire d’hommes et de femmes libres qui bataillent contre l’autorité, de paysans qui se démènent avec le réchauffement climatique et, au milieu des pièges, l’amour qui cherche sa voie. 

Dans cette fiction engagée qui confine au roman d’anticipation, Yves Bichet nous livre une belle leçon d’utopie, avec ses espoirs et ses risques, ses joies et ses zones d’ombre…

Quelques citations:

– …les hommes sont encombrés par le souvenir de la matrice dans laquelle ils ont grandi. Et surtout par le souvenir de la porte humaine que leur mère a écartée pour eux au moment de voir le jour. Ecartée pour eux seuls, oui, mais une fois seulement. Depuis, ils ne savent que faire de cette nostalgie. Ils sont balourds et ne comprennent rien à rien

– Ils [les Français] se chamaillent tous les cinq ans pour élire leur souverain mais, sitôt ce roi désigné, deviennent farouchement régicides.

Evaluation :

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