samedi , 18 mai 2024

Le danger de ne pas être folle

Auteure: Rosa Montero

Editeur: Métailié – 6 octobre 2023 (288 pages)

Lu en octobre 2023

Mon avis: Dans cet ouvrage, Rosa Montero, journaliste et diplômée en psychologie, interroge le lien entre créativité et folie. La créativité des artistes en général, celle des écrivains (vaste famille dont elle fait partie) en particulier. Et leur folie, entendue au sens large, au sens commun, au sens de fragilité psychique plus ou moins grande, temporaire ou permanente, due à un « câblage cérébral » défaillant et/ou à l’environnement familial, social. Au sens de « bizarre », ce qui n’est pas nécessairement inquiétant : « …être bizarre n’est pas du tout bizarre […]. Ce qui est véritablement bizarre, c’est d’être normal ».

Pour nourrir ce livre, Rosa Montero a lu une quantité impressionnante d’ouvrages de et sur des auteurs « maudits », et d’autres plus scientifiques. Elle explore entre autres les champs de la biologie, de la psychologie et des neurosciences. Il en ressort que les artistes et les écrivains sont plus susceptibles que le reste de la population de souffrir de désordres psychiques en tous genres, que leur fragilité et leurs difficultés à supporter la vie quotidienne et les émotions sont liées à un énorme besoin de reconnaissance et d’intensité, que c’est pour combler ces manques qu’ils écrivent et inventent des histoires, sans quoi ils deviendraient fous, précisément.

Ce livre est à la fois un essai vulgarisateur sur la créativité en lien avec la folie, bourré de références et de citations littéraires et scientifiques, et d’anecdotes parfois terriblement émouvantes sur de grands noms de la littérature aux prises avec leurs démons (Virginia Woolf, Sylvia Plath, Emily Dickinson, Doris Lessing, Stefan Zweig, Nietzsche, Ursula Le Guin,…), mais aussi un récit autobiographique dans lequel l’auteure nous fait part de ses propres heurs et malheurs liés à l’écriture et à la souffrance mentale. C’est peut-être aussi, à certains égards, une fiction, parce qu’avec Rosa Montero, le curseur entre réalité et fiction est toujours fluctuant, en particulier dans ses livres de non fiction. Elle joue avec l’imagination et le lecteur, qui se prend au jeu, trop heureux de se laisser embarquer dans la mystification. Après tout, la réalité dépasse parfois la fiction, non ?

« Le danger de ne pas être folle » est un texte intelligent, touchant, subtil et passionnant, dans lequel Rosa Montero interpelle le lecteur, le prend à témoin, le réconforte même, parfois. Elle s’adresse à lui/elle comme à un.e ami.e, avec humour et ce ton désarmant de sincérité et d’authenticité qui me touche à chaque fois.

En partenariat avec les Editions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

« J’ai toujours su que quelque chose ne fonctionnait pas bien dans ma tête », nous avoue Rosa Montero, et elle poursuit plus loin : « L’une des choses bien que j’ai découvertes avec les années, c’est qu’être bizarre n’est pas du tout bizarre. »
Vulgarisation scientifique, essai, fiction ? Non, plutôt une conversation avec le lecteur avec lequel elle crée une proximité étonnante. Elle nous prend à témoin avec humour et subtilité, nous parle du lien entre la folie et la créativité de l’écrivain ou de l’artiste en passant par les addictions, les maladies, les singularités les plus fréquentes chez les créateurs. Elle tisse des liens avec ses souvenirs, ses expériences et les dernières découvertes des neurosciences pour défendre l’importance d’être différent car « ce qui est véritablement bizarre, c’est d’être normal ».
Dans ce livre passionnant, intelligent et touchant, Rosa Montero nous révèle à quel point notre cerveau est une source d’émerveillement infini et comment, à partir du processus créatif et de la puissance de l’art, on peut explorer le sens ultime de la vie.

Quelques citations:

– C’est une chose qui arrive très souvent: tu grandis et tu découvres un jour brusquement que ce à quoi tu croyais dur comme fer dans ton enfance n’était qu’un mensonge ou une ânerie. La vie est une réécriture constante de l’hier. Une déconstruction de l’enfance.

– L’effort inutile conduit à la mélancolie, comme disait Ortega y Gasset.

– Etre romancière est, en réalité, une activité assez bizarre, je dirais presque excentrique. Elle consiste à passer une quantité de temps énorme, deux ans, ou trois, ou peu importe combien, enfermée seule dans un coin de ta maison, à inventer des mensonges. […] Tes heures les plus intimes. […] Et au bout de cette traversée hallucinée, tu sors le livre et tu attends, en retenant ton souffle, que quelqu’un le lise. Que quelqu’un dise: eh bien moi, ça m’a intéressé, je t’ai comprise, j’ai vibré des mêmes émotions que toi, j’ai vu le même monde que celui que tu as vu. Parce que, si personne ne te lit, si ce que tu as écrit ne plaît pas, que deviennent ces deux ou trois années […]? Eh bien, purement et simplement, le délire d’un fou. C’est pour ça que, nous les écrivains, nous sommes des êtres si avides du regard d’autrui; c’est pour ça que nous avons l’air vaniteux, à toujours chercher l’estime et la louange; pour ça que nous sommes si terriblement fragiles face aux critiques […]. Parce que ce qui se joue pour nous, c’est l’acceptation du monde, la possibilité d’être normaux, la survie et la santé mentale. […] Je crois que nous autres romanciers avons presque tous l’intuition, le soupçon ou même la certitude que, si nous n’écrivions pas, nous deviendrions fous, ou que nos coutures lâcheraient, que nous tomberions en morceaux, que la multitude qui nous habite deviendrait ingouvernable. […] et que ce besoin de reconnaissance naît d’un manque colossal d’assurance.

– Je regarde aujourd’hui en arrière […] et ma vie d’avant me fait l’effet d’un ensemble de photos dont je ne suis pas tout à fait sûre qu’elles soient de moi. Mon passé est comme le passé d’une personne très proche, une sœur, peut-être. Une jumelle. Un double. […] « Le pire dans le fait de vieillir, c’est qu’on ne vieillit pas », disait Oscar Wilde, et il avait raison. Je n’arrive pas à m’intégrer dans mon âge véritable. Je ne comprends pas comment j’en suis arrivée là. Je ne parviens pas à découvrir à quel moment de ma jeunesse je me suis perdue, comment je suis tombée dans ce trou de ver spatio-temporel qui m’a amenée jusqu’ici. L’âge est une trahison du corps; à l’intérieur, comme l’affirmait Wilde, on ne vieillit jamais. De plus, ce corps conspirateur et déloyal s’appuie sur la collaboration de la société dans ce coup d’Etat qu’il est en train de perpétrer contre moi. Rien n’est aussi triste que la retraite, et pas seulement ta retraite à toi, mais celle de tous les autres. Un jour vient où se mettent tout à coup à disparaître ton dentiste, ton docteur, ton mécanicien du garage automobile, ta conseillère à la banque, ta pharmacienne, le patron du restaurant où tu vas depuis trente ans, ta libraire. Ils ne sont pas morts: ils ont pris leur retraite. Un immense balai chronologique les a emportés. Autrement dit, les a effacés. Tu ne connais plus personne autour de toi. Le brouillard descend lentement et tout s’estompe tandis que ton être le plus intime, ce moi émotionnel auquel tu t’identifies, qui est et qui sera éternellement jeune, se replie peu à peu dans un coin chaque fois plus reculé de ton cerveau.

– Le doute corrosif fait partie des pierres de notre bagage.
Et le problème, c’est que le manque d’assurance extrême te conduit au silence: « Le pire ennemi de la créativité, c’est douter de soi-même », disait Plath […].

– A dire vrai, il me semble que la plupart de nous autres, auteurs, nous pensons que notre oeuvre est meilleure que nous, et qu’elle est parfois même préférable à ce que nous sommes. C’est pour ça que les critiques négatives brûlent et détruisent et abattent autant: s’ils n’aiment pas mes livres, comment diable vont-ils m’aimer, moi?

– J’affirme que l’écriture nous permet de vivre, c’est-à-dire qu’elle est le véhicule à travers lequel nous nous relions au monde et aux choses. […] Quelle qu’en soit la cause, je crois que, nous les écrivains, nous avons tous une certaine propension à vivre par procuration […], à travers les histoires que nous inventons. Comme si, pour pouvoir exprimer véritablement la douleur, pour la faire nôtre, comme le dit Pessoa, il nous fallait nous la raconter en l’attribuant à un personnage, ou en la projetant (et en l’éloignant) dans un poème. Et je dis douleur comme je pourrais dire n’importe quelle autre émotion: nostalgie, désir, amour, désespoir, innocence, beauté. […] Je crois que, sans l’aide orthopédique de l’œuvre, l’immense majorité des écrivains, nous ne réussirions pas à vivre pleinement […]. Disons que la vie écrite nous semble une vie plus authentique […].

– Ma théorie, c’est que nous sommes des junkies de l’intensité. Nous avons parlé plus haut du fait que nous avons du mal à vivre la vie en elle-même […]. Devant cette vie quotidienne si dénuée d’éclat et d’authenticité, nous nous voyons obligés de recourir à un shoot de transcendance. […] Nous devons susciter en nous un certain niveau d’euphorie car la vie n’est pas suffisante pour nous: « L’existence de la Littérature est la preuve évidente que la vie ne suffit pas », disait Pessoa. De là vient aussi que nous ayons ce tempérament si addictif, que nous recourrions plus facilement à l’alcool et à d’autres drogues.

Evaluation :

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