dimanche , 22 avril 2018
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Lucia et l’âme russe

Auteur: Vladimir Vertlib

Editeur: Métailié – 2018 (304 pages)

Lu en avril 2018

Mon avis: Lucia Binar, digne vieille dame amatrice de poésie, n’a plus qu’une aspiration dans la vie : habiter en paix jusqu’à la fin de ses jours (plus très nombreux, d’après elle) dans son appartement de la rue des Maures à Vienne, dans lequel elle a toujours vécu. Oui mais voilà, cela s’annonce mal : ce vendredi son repas chaud n’a pas été livré à l’heure et on lui conseille de manger des biscottes jusqu’à lundi, une jeune personne androgyne lui demande de signer une pétition pour faire changer le nom de la rue, jugé politiquement incorrect, et le propriétaire de son immeuble rêve toujours de déloger ses locataires peu rentables pour rénover le bâtiment et le relouer ensuite à prix d’or. Et pour arriver à ses fins, tous les moyens sont bons, à défaut d’être légaux: il laisse des toxicomanes squatter le rez-de-chaussée et faire la nouba toute la nuit, il fait œuvre « humanitaire » en installant des candidats réfugiés au premier, organise des pannes d’eau, de courant et d’ascenseurs, …

D’ailleurs, à propos d’ascenseur, c’est par la grâce des caprices d’une de ces cabines volantes qu’Alexander et Elisabeth se sont rencontrés avec fracas. Ils filent désormais un imparfait amour, qui doit s’accommoder des exigences de la baby-sitter du fils d’Elisabeth, et de la libido en berne d’Alexander, qui craint tellement la panne qu’il préfère passer la nuit à raconter sa vie à sa chère et tendre. Laquelle néanmoins ne perd pas tout dans l’histoire, puisque de toute façon elle n’arrive pas à oublier le père de son enfant, tué dans un accident, et qu’elle vient d’être embauchée comme assistante par l’employeur d’Alex. Viktor Viktorovitch, ledit employeur, n’est ni dentiste ni avocat, encore qu’il mente probablement autant que ceux-là réunis. Il est plutôt du genre gourou, catégorie mentaliste, et utilise dans ses spectacles le vecteur de « l’âme russe » pour atteindre « l’Esprit universel ». Oui madame. Et comme il n’est peut-être pas aussi charlatan qu’il en a l’air, tous ces personnages finissent, comme par magie, par se télescoper dans cette histoire loufoque, moqueuse et mordante.

Ce roman est bien écrit, bien construit, il est drôle et se lit très vite. Mais j’ai l’impression que des choses m’ont échappé. C’est peut-être dû au contexte viennois, que je ne connais pas. J’en ai compris que ce récit nous propose une variation sur un thème connu, dénoncé ici avec une ironie féroce: celui des riches marchands d’immobilier et de recettes de développement personnel qui font leur beurre sur le dos de la précarité. Et qu’ici, entre fatalité et espoir, la morale est sauve. Cette fois-ci.

En partenariat avec les Editions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

On ne fera pas croire à Lucia Binar que le monde ira mieux quand sa rue des Maures sera rebaptisée rue des Carottes. Elle a bien d’autres chats à fouetter, entre sa clavicule cassée, son propriétaire qui – gentrification oblige – veut la forcer à quitter son appartement, et son repas chaud qui n’arrive pas. Mais quand on lui recommande de se mettre aux biscottes, elle sort de ses gonds et décide de se venger. 
Tout va de travers chez Vladimir Vertlib: les ascenseurs ont des comportements irrationnels, les hommes racontent leurs histoires au lieu de faire l’amour, les chauffeurs de taxi se répandent en invectives racistes et tout le monde en veut à tout le monde. Heureusement, Viktor Viktorovitch propose de découvrir les mystères de nos tréfonds et de pénétrer l’Esprit universel grâce à la fameuse âme russe – mais dans quel état en sortira-t-on ?

Avec une incroyable agilité et un sens de l’humour à toute épreuve, Vertlib nous embarque dans une ville au bord de l’explosion, sous le signe de Kafka et Boulgakov. Une critique acerbe et sans concession du politiquement correct et du mythe de l’identité par un grand maître de la narration.

Quelques citations:

– Sur la table du séjour, il y a les six pommes conditionnées sous film transparent que Karla est venue m’apporter avant de partir pour Badgastein, mais je n’y touche pas, car au bout d’une semaine ces fruits arborent le même vert criard qu’au premier jour. Je n’ai pas envie d’infliger ce genre de produit miracle à mon fragile estomac.

– Il était convaincu que des vêtements onéreux et du maquillage cachent la beauté d’une femme au lieu de la faire ressortir. Ce qui n’a ni fêlure ni aspérité ne peut être beau, se disait-il. Une femme au physique impeccable, vêtue et maquillée à la perfection, était faite pour servir de modèle à un peintre mais avait le sex-appeal d’une poupée Barbie. Lui, ce qu’il aimait, c’étaient les combinaisons du genre minijupe et baskets, peignoir et talons aiguilles, bigoudis et bikini.

– Une cure, ce n’est pas des vacances, m’avait toujours dit mon généraliste, qui est maintenant à la retraite. Pour guérir, il faut souffrir, seule une thérapie douloureuse peut donner quelque chose. Il y avait dans ce pays toute une génération de médecins qui faisaient vraiment peur.

– Il méprisait le faste byzantin avec ces dorures austères qui conféraient souvent aux églises orthodoxes une aura de lupanar de luxe, tout comme il méprisait les sermons grandiloquents des popes qui, derrière leur arrogance sournoise, avaient du mal à dissimuler qu’ils n’étaient rien d’autre que des conservateurs du système qui s’étaient alliés au pouvoir, comme cela était déjà le cas dans la vieille Russie, avant la révolution d’Octobre. Rien ne dégoûtait autant Alexander que cette alliance entre l’Eglise et l’Etat, entre la foi et le nationalisme, et le fait que, dans le passé, les dirigeants avaient prêché l’internationalisme et condamné la religion, et qu’aujourd’hui c’étaient souvent ces mêmes personnes qui radotaient sur la Sainte Russie, allaient à la messe et invoquaient Dieu en n’importe quelle occasion, elles qui autrefois citaient Lénine. Il n’avait rien contre la religion chrétienne mais il détestait les institutions religieuses.

– Honnêtement, moi, la poésie, je n’y connais rien. Je ne lis pas de poèmes. Et surtout pas des poèmes d’amour. Ca me servirait à quoi? J’ai déjà un petit ami.

Evaluation :

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Un commentaire

  1. Un livre sur les marchands de sommeil et les propriétaires peu regardants, voilà un thème original et si en plus, on rit… alors y’a plus qu’à !

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