mardi , 5 juillet 2022

Texte-à-moi #3: La vie comme un bagage

Je considère la vie comme un bagage.

Au départ, on croirait qu’il est vide et qu’il nous appartient de le remplir.

Et pourtant, en le soulevant, on s’apercevrait qu’il n’est pas si léger que ça. On l’ouvrirait, bien à plat sur un lit, et on l’examinerait sous toutes les coutures.

On découvrirait alors un double fond, qui contiendrait des choses qu’on aurait du mal à identifier, qu’on ne reconnaîtrait pas, on se dirait qu’il y a erreur, que cela ne nous appartient pas, que ce bagage n’est pas le nôtre, qu’il a dû être échangé à la maternité.

Et là, quelqu’un nous dirait que « si si, c’est bien le tien ».

On froncerait alors les sourcils, on y regarderait de plus près, et on comprendrait que les objets, les pensées et les souvenirs qui garnissent le double fond du bagage sont ceux de nos parents, de nos grands-parents, voire de quelques générations supplémentaires.

D’abord on serait heureux de cet héritage, on sentirait que ce bagage a beaucoup de valeur, qu’il a déjà beaucoup bourlingué dans la vie et dans le monde, et on se l’approprierait avec joie, on profiterait des trésors qui y sont accumulés.

Puis, au fil des années, il pourrait arriver qu’il nous encombre, que sa poignée nous cause des ampoules à la main ou qu’il nous déboîte l’épaule tellement il est chargé. Parce qu’évidemment il ne nous viendrait pas à l’idée qu’on aurait le droit de le poser. Il ne saurait être question de l’abandonner, il est trop précieux, on serait vu comme un traître si on l’enfermait et l’oubliait dans une consigne à la gare.

Et puis peut-être qu’un jour quelqu’un d’autre nous dirait que, puisqu’il nous pèse trop lourd, on aurait le droit de l’alléger, d’en retirer tout ce qui prend trop de place et nous empêche d’y mettre ce qui nous serait utile pour aller là où nous avons envie d’aller, et qui ne serait peut-être pas l’endroit où d’autres voudraient que l’on aille.

Alors on en viendrait peut-être à penser qu’on devrait carrément changer de bagage, qu’il serait temps de le remplacer, il est tout cabossé, décoloré, plus à la mode, pas aux dimensions autorisées par les compagnies aériennes, et on se déciderait, tout fier, à en acheter un autre, tout clinquant, ultra-léger et résistant, qui aurait une odeur de neuf, et qui serait vide, complètement vide, et que l’on n’aurait plus qu’à remplir avec ce qui nous importerait vraiment, les amis, les amours, les livres, les voyages au bout du monde ou de la rue, et les expériences qui mêlent tous ces ingrédients, ou seulement une partie d’entre eux.

Et on remiserait le vieux bagage à la cave, au grenier, au fond d’un placard.

Parce qu’on ne serait pas certain de vouloir s’en débarrasser tout à fait. Il pourrait peut-être encore servir, quoi que d’autres en disent.

Après tout il est solide et résistant, peut-être plus que les modèles récents.

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Je me demandais quand nous retournerions chez nous. Assise sur la plage, à la tombée …

2 commentaires

  1. Texte très chouette ! Je pense à cette scène du film/livre « Wild » où Cheryl Strayed n’arrive pas à porter son sac de rando, bien trop lourd, mais qui représente aussi le poids du passé dont elle n’arrive pas (encore) à s’affranchir.

    • Merci de l’avoir lu et merci de ton commentaire! 🙂
      Je n’ai pas vu/lu le livre/film, mais en effet, l’idée est similaire 😉

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