jeudi , 29 juillet 2021

Une bouche sans personne

Auteur: Gilles Marchand

Editeur: Aux forges de Vulcain – 2016 (260 pages) / Points – 2017 (264 pages)

Grand Prix du meilleur roman des Lecteurs Points 2018

Lu en juillet 2021

Mon avis: Le jour, il est comptable, il s’oublie dans les chiffres. Il passe le temps à compter, ne lui demandez pas quoi, il est comptable, c’est pourtant clair.
La nuit, il n’est rien ni personne, ou plutôt si, il est un ami, qui depuis dix ans rejoint au bar ses trois amis, ses trois seuls amis. Des amis qui ignorent tout de lui, sauf qu’il est comptable et qu’il dissimule le bas de son visage sous une écharpe, été comme hiver. Ils s’interrogent en silence et aimeraient bien savoir, mais comme ils sont ses amis, ils ne lui posent pas de questions. C’est leur ami, il a bien le droit de se taire, et tout le monde est heureux comme ça.
Puis un soir, une tasse de café s’échappe, c’est la tache sur l’écharpe, le menton dévoilé, et la cicatrice qui va avec et qui le défigure.
Le masque physique est tombé, l’homme comprend qu’il va devoir abattre le mur symbolique du silence derrière lequel il a enfermé son passé. Ce sont ses amis, ils ont bien le droit de savoir. Mais que la carapace est difficile à entrouvrir…
L’homme a un poème et une cicatrice qui le hantent et rameutent les souvenirs. Pour le poème, on saura tout à la fin, pour la cicatrice, on comprend qu’elle vient de loin, et ce n’est aussi qu’à la fin qu’on en mesurera l’effroyable origine.
Ca commence comme un récit doux-amer, celui d’une vie étriquée, d’un homme solitaire, isolé dans sa différence mais moins malheureux qu’on pourrait le penser, puisqu’il a des amis, et un travail qui lui convient, même s’il n’en apprécie pas les contraintes sociales et le team spirit obligatoire. L’occasion de quelques piques savoureuses à l’égard du monde de l’entreprise, du train-train quotidien et de nos habitudes qui nous ferment aux autres et à la vie.
Puis, à mesure qu’il se raconte à ses amis, le soir au café, l’imagination de l’homme déborde aux autres moments de la journée et son esprit lui fait voir un quotidien fantaisiste et coloré, comme s’il fallait compenser, le jour, la douleur et la noirceur des souvenirs qui surgissent la nuit, lorsqu’il laisse son armure se dissoudre.
Une bouche sans personne et un roman doux et cruel, léger et tragique dans lequel la fantaisie est la politesse de la souffrance. Où l’imagination débridée et la poésie instillée par un grand-père farfelu a permis à son petit-fils de survivre. J’ai pensé à Boris Vian et à Romain Gary (celui de “Gros-Câlin”) pour le côté tragico-loufoque, et le mantra du grand-père “transformer le présent pour oublier le passé” m’a rappelé Romain Gary encore (celui des “Cerfs-Volants” : “Rien ne vaut la peine d’être vécu qui n’est pas d’abord une oeuvre d’imagination, ou alors la mer ne serait plus que de l’eau salée… […] Bien sûr, il faut toujours prendre les choses telles qu’elles sont. Mais c’est pour mieux leur tordre le cou. La civilisation n’est d’ailleurs qu’une façon continue de tordre le cou aux choses telles qu’elles sont”).
Un roman très émouvant, touchant, tout en pudeur et délicatesse, rempli de douceur et de silences pour affronter le fracassement d’une vie, et qui parle de mémoire et de transmission, de résilience et de solitude, de différence et surtout d’amitié.

Présentation par l’éditeur:

Un comptable se réfugie la journée dans ses chiffres et la nuit dans un bar où il retrouve depuis dix ans les mêmes amis. Le visage protégé par une écharpe, on ne sait rien de son passé. Pourtant, un soir, il est obligé de se dévoiler. Tous découvrent qu’il a été défiguré. L’homme commence à se raconter. Léger et aérien en apparence, ce récit devient le roman d’un homme qui se souvient et survit – vivante et poétique incarnation d’une nation qui survit aux traumatismes de l’Histoire.

 

Evaluation :

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