jeudi , 23 septembre 2021

Vivre avec nos morts

Auteur: Delphine Horvilleur

Éditeur: Grasset – 3 mars 2021 (234 pages)

Lu en mai 2021

Mon avis: Dans son travail d’accompagnement des défunts et de leurs proches, Delphine Horvilleur, femme rabbin de tendance libérale, côtoie la mort comme une vieille connaissance, sans pour autant s’habituer à sa présence. Paradoxalement, cette “proximité” a pris un tour particulier avec la pandémie de Covid-19, au cours de laquelle elle s’est vue contrainte de célébrer des cérémonies funéraires par téléphone, à distance. Ses réflexions sur la mort ne datent cependant pas de cette actualité, elles sont antérieures : pourquoi passe-t-elle donc tant de temps dans les cimetières ?

Delphine Horvilleur nous fait part de son questionnement, de son cheminement, à travers onze chapitres, autant de récits sur la manière dont elle accompagne les morts et tente de réconforter les endeuillés. Il y est question de personnalités connues (Elsa Cayat, la “psy de Charlie”, Marceline Loridan-Ivens, Simone Veil) ou anonymes, de personnes qui lui sont inconnues et d’autres chères à son cœur.

Toujours elle écoute et fait parler les proches à propos du défunt, pour pouvoir ensuite leur conter, leur donner à entendre l’histoire de celui-ci d’une manière inédite pour eux, pour retisser les fils de son histoire désormais cassée, leur livrer un récit qui leur permettra peut-être, si pas d’accepter, au moins de donner un sens à cette mort ou plutôt à cette vie arrêtée, pour qu’eux-mêmes retrouvent le sens, le fil de leurs propres vies, pour qu’ils puissent vivre avec cette mort. Elle nous livre aussi ses réflexions plus personnelles sur son parcours, ses propres fantômes, les non-dits de son enfance, et se fonde très souvent sur l’exégèse des textes sacrés, sur l’étymologie et la traduction des mots, sur la tradition juive, pour essayer de comprendre le sens de la vie et de la mort, puisque celles-ci sont inextricablement liées.

En plus d’être très instructif pour ceux qui (comme moi) ne sont pas croyants ni familiers du judaïsme, et intellectuellement passionnant, “Vivre avec nos morts” révèle une conteuse hors pair et une personnalité d’une intelligence très fine et d’une grande ouverture d’esprit, érudite, sensible, à l’écoute, bienveillante, humble (“les rabbins n’ont pas plus de réponses que les autres. Parfois, juste un peu plus de questions“), et dotée d’un humour salutaire. Ce texte, d’une profonde humanité, est très enrichissant, souvent poignant, émouvant mais sans pathos. Il est aussi un hommage au langage et au pouvoir du verbe consolateur.

Un livre lumineux et une lecture réconfortante, ou l’inverse, merci Madame Horvilleur.

En partenariat avec les Editions Grasset via Netgalley.

#Vivreavecnosmort #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

« Tant de fois je me suis tenue avec des mourants et avec leurs familles. Tant de fois j’ai pris la parole à des enterrements, puis entendu les hommages de fils et de filles endeuillés, de parents dévastés, de conjoints détruits, d’amis anéantis… »
Etre rabbin, c’est vivre avec la mort : celle des autres, celle des vôtres. Mais c’est surtout transmuer cette mort en leçon de vie pour ceux qui restent : « Savoir raconter ce qui fut mille fois dit, mais donner à celui qui entend l’histoire pour la première fois des clefs inédites pour appréhender la sienne. Telle est ma fonction. Je me tiens aux côtés d’hommes et de femmes qui, aux moments charnières de leurs vies, ont besoin de récits. »
A travers onze chapitres, Delphine Horvilleur superpose trois dimensions, comme trois fils étroitement tressés : le récit, la réflexion et la confession. Le récit d’ une vie interrompue (célèbre ou anonyme), la manière de donner sens à cette mort à travers telle ou telle exégèse des textes sacrés, et l’évocation d’une blessure intime ou la remémoration d’un épisode autobiographique dont elle a réveillé le souvenir enseveli.
Nous vivons tous avec des fantômes : « Ceux de nos histoires personnelles, familiales ou collectives, ceux des nations qui nous ont vu naître, des cultures qui nous abritent, des histoires qu’on nous a racontées ou tues, et parfois des langues que nous parlons. » Les récits sacrés ouvrent un passage entre les vivants et les morts. « Le rôle d’un conteur est de se tenir à la porte pour s’assurer qu’elle reste ouverte » et de permettre à chacun de faire la paix avec ses fantômes…

Quelques citations:

– Les tueurs [de Charlie Hebdo] ont-ils perçu le paradoxe obscène de leur geste assassin? Leur croyance en un Dieu qui demande vengeance et se vexe d’être méprisé constitue un gigantesque blasphème. Quel Dieu “grand” devient si misérablement “petit” qu’il a besoin que des hommes sauvent son honneur? Penser que Dieu s’offusque d’être moqué, n’est-ce pas la plus grande profanation qui soit? Grand est le Dieu de l’humour. Tout petit est celui qui en manque.

– Au cœur de cette tragédie nationale [la tuerie à Charlie Hebdo] et d’un deuil collectif, tandis que des millions de personnes rejoignaient des manifestations populaires, et que des chefs d’Etat venus du monde entier marchaient dans Paris, nous avions peut-être oublié l’essentiel: expliquer à une fille que sa mère [Elsa Cayat, la “psy de Charlie”] était partie pour toujours. Dans un deuil collectif ou national, quelque chose est toujours confisqué aux familles et aux proches des victimes, un peu de ce qu’ils sont en droit d’exiger, la reconnaissance d’une douleur dont nous n’avons pas même idée, et des paroles de vérité.

– […] dans la tradition juive, une place immense est laissée au culot, à ce que l’hébreu appelle la H’outspa. L’homme, même au jour de son jugement, peut demander des comptes au Juge. Ne pas laisser Dieu s’en tirer à si bon compte, mais lui tenir rigueur de son manque de compassion. […] Je sais que cette mise en cause de Dieu est contraire à bien des théologies traditionnelles. Certains la jugeront blasphématoire. Elle leur semblera aux antipodes de l’idée d’un Dieu empli d’amour dont les voies, forcément bienveillantes, nous seraient impénétrables. Mais ce toupet a une place légitime dans la tradition juive, aux côtés de bien d’autres voix. De nombreux textes et récits convoquent cette audace, et vont jusqu’à engager la responsabilité divine dans ses manquements face à une humanité qui peut à bon droit se retourner contre Lui pour non-respect des termes d’un contrat, non-assistance à peuple en danger, ou complicité d’assassinat.

– J’y pense souvent lorsque j’aperçois, dans des cimetières, de petits portraits ovales encastrés dans les pierres tombales. Je me demande souvent pourquoi telle photo fut choisie plutôt qu’une autre. Lorsque des hommes ou des femmes meurent à un âge avancé, qui décide de figer dans le marbre une image d’eux à quatre-vingt-dix ans, plutôt qu’à trente ans ? Pourquoi une photo, et une seule, raconterait-elle un être, en gelant pour l’éternité sa vie dans un seul temps ? Faut-il raconter un disparu par le visage de sa maturité, par une photo de lui en poupon joufflu, ou en adolescent ? Que âge voudrions-nous avoir pour toujours, dans la trace que nous laissons à ceux qui nous survivent ?

Evaluation :

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