samedi , 22 septembre 2018
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A moi seul bien des personnages

Auteur: John Irving

Editeur: Poins – 2014 (589 pages)

Lu en 2014

à moi seul bien des personnagesMon avis: Autant vous l’avouer même si j’en ai honte : j’ai frôlé la catastrophe. Un roman de John Irving, avec un si joli titre, et pourtant…j’ai bien failli m’y ennuyer. Je me suis demandé si j’allais le terminer, j’ai cru me perdre dans cette concentration invraisemblable de personnages sexuellement ambigus.
Heureusement, juste avant que je me résigne à chausser mes souliers de plomb pour aller au bout de ce pavé, la magie a opéré et je ne l’ai plus lâché.
Et donc, sous les auspices de Shakespeare et d’Ibsen, de Flaubert et Dickens, le rideau se lève sur le narrateur, Billy, jeune adolescent qui se cherche une identité sexuelle. Précisons que nous sommes au fond du Vermont, dans l’Amérique des années 60. La quête de Billy est donc par définition discrète et délicate, à une époque où l’homosexualité est encore considérée comme une maladie qu’il faut soigner. Déjà pas aidé par le contexte austère, Billy ne peut guère compter sur des repères familiaux solides : un père très vite volatilisé après sa naissance, une mère fragile voire hystérique, un grand-père jouant exclusivement des rôles féminins dans la troupe de théâtre amateur locale, une grand-mère et une tante (et même une cousine) castratrices.
Troublé par les « béguins » qu’il éprouve à la fois pour son beau-père, Miss Frost la bibliothécaire, et Kittredge, le lutteur-vedette du lycée, le jeune Billy ne sait plus à quel sein (non, ce n’est pas une erreur) se vouer.
Chronique d’une vie passée à se chercher, se cacher (années 60), s’affirmer (années 70), justifier ses orientations sexuelles (années 80), s’excuser presque de ne pas être mort du sida (années 90), puis enfin à s’épanouir (années 2000), A moi seul… déroute au début en zigzagant sans cesse entre les époques et les digressions.
C’est souvent cru, rarement vulgaire. Même si on trouve quasiment à toutes les pages le mot « sexuel » avec sa panoplie de préfixes (hétéro-, homo-, bi-, trans-), sans oublier la catégorie « travesti » et le sens nouveau (pour moi) des mots « actif » et « passif », on reste dans le grand style d’un grand écrivain.
Avec le théâtre pour thème secondaire, ce roman ne pouvait qu’osciller constamment entre comédie et tragédie : personnages et situations cocasses, chapitre bouleversant mais sobre sur le drame du sida.
Moins drôle que Le monde selon Garp, carrément triste si on le compare à L’épopée du buveur d’eau, on retrouve cependant une férocité de ton quand Irving flingue l’intolérance de l’Amérique puritaine.
Ce n’est peut-être pas le meilleur Irving, mais à ce niveau-là, on est de toute façon bien au-dessus de la moyenne…

Présentation par l’éditeur:

Adolescent ardent et confus, Billy rêve de devenir écrivain. Des béguins secrets pour son beau-père ou ses camarades de classe le bouleversent. Comment lutter contre ces « erreurs d’aiguillage amoureux » ? Il tait aussi son attirance pour Miss Frost, bibliothécaire aux seins juvéniles qui l’initie au plaisir et à la littérature. Quand Billy renoncera-t-il à l’art de la dissimulation ?

Quelques citations:

– “Mr Hadley et son laideron de femme étaient de sortie avec Richard et ma mère, comme à leur habitude quand un film étranger passait à Ezra Falls. Le fronton du cinéma indiquait alors en toutes lettres que le film était en VO sous-titrée. Ce n’était pas seulement une forme d’avertissement à l’usage des natifs du Vermont intimidés ou rebutés par les sous-titres; la mise en garde était d’un autre ordre, à savoir qu’un film étranger risquait de comporter une dose de sexe supérieure à ce que la moyenne des spectateurs avait coutume d’absorber”.

– “C’est quoi, des soutiens-gorge d’entraînement, Richard? lui demandai-je apparemment de but en blanc.
(…)
– Ecoute, je ne suis pas expert en la matière, commença Richard, mais je pense que ce sont des soutiens-gorge conçus pour les très jeunes filles, leur premier soutien, en quelque sorte.
– Mais pourquoi d'”entraînement”?
– Eh bien, Bill, voilà comment ça marche, selon moi: quand une fille voit ses seins pointer, elle leur met un soutien-gorge d’entraînement, le temps qu’ils comprennent à quoi ça sert.
J’étais sidéré. Littéralement. (…) L’idée que les seins aient quelque chose à comprendre était tout aussi nouvelle et perturbante pour moi. Et pourtant mon amour obsessionnel pour Miss Frost m’avait révélé que mon pénis pouvait lui aussi avoir des pensées parfaitement autonomes. Alors si les sexes pensaient, j’étais prêt à admettre que les seins puissent avoir eux aussi une opinion personnelle”.

Evaluation :

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