samedi , 15 décembre 2018
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Ayacucho

Auteur: Alfredo Pita

Editeur: Métailié – mars 2018 (384 pages)

Lu en mars 2018

Mon avis: Ayacucho, le Recoin des Morts en quechua, doit son nom à un massacre remontant à l’époque de l’empire Inca. Quelques siècles plus tard, dans les années 80-90, cette ville des Andes péruviennes s’est à nouveau trouvée à l’épicentre du champ de bataille, coincée malgré elle dans une guerre silencieuse entre l’armée et la guérilla du Sentier Lumineux.

Or donc, nous avons à ma gauche les communistes du Sentier, « troupes fantasmagoriques d’un parti maoïste, aussi primaire, aussi caricatural et aussi déliquescent qu’un épiphénomène asiatique implanté en Amérique ». A ma droite, l’Etat péruvien, « dignement » représenté par son armée « endoctrinée et, surtout, armée par les puissances qui commandent réellement dans ce monde, comme d’habitude ». Et ces deux extrêmes sont tellement extrêmes qu’ils se rejoignent, hallucinés et sanguinaires, pour encercler ceux qui ne demandaient que la paix, les villageois, les paysans, désormais pris au piège de leurs oppresseurs des deux bords. Car s’il est risqué de choisir un camp, il est deux fois plus dangereux de ne pas le choisir : « souffrir les assauts des bourreaux pervers qui ne veulent qu’une chose, éviter que tu t’allies avec leur ennemi. Mais que se passe-t-il si les bourreaux ne te veulent pas non plus à leur côté et te tuent ? » Choisir ou ne pas choisir n’est pas la question. Bienvenue dans la paranoïa et la terreur péruviennes. Dans cette guerre sale et sournoise qui ne laisse entendre que quelques coups de feu dans la nuit et ne laisse paraître que de rares cadavres au petit matin, le troisième camp, celui des victimes, préfère « ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire ». A la marge de cette troisième voie, quelques courageux, audacieux, insensés, qui rêvent de rendre compte de ce qui se passe : trois journalistes, deux locaux et un Espagnol, Vicente Blanco (personnage fictif mais manifestement l’alter-ego ibérique de l’auteur). Celui-ci, narrateur, arrivé à Ayacucho avec une certaine candeur pour enquêter sur la guérilla, sera bien vite déniaisé par ses collègues péruviens, Luis et Max, et par ses entretiens avec les représentants de l’intelligentsia locale, l’Armée et l’Eglise. Inexorablement engagés dans le camp des innocents anonymes, Vicente, Max et Luis sont lancés corps et âme dans un jeu de plus en plus serré et dangereux.

Terrorisme aveugle, répression aveugle, victimes lucides mais impuissantes, tout cela est au coeur de ce « grand roman de la violence péruvienne », entretenue par des idéologies bancales et un profond racisme à l’égard des Indiens. Une histoire pesante qui parvient jusqu’à nous, un « J’accuse » andin qui dénonce la folie maoïste, la barbarie militaire et la lâcheté, voire la complicité, de l’Eglise catholique. Le style aurait gagné à être moins répétitif et moins pédagogique, plus concis, plus aéré et allégé en points d’exclamation un brin naïfs, mais on ressent parfaitement le dilemme désespéré du narrateur (et de l’auteur), qui a dû se résoudre, la mort dans l’âme, à fuir le Pérou et à y abandonner ses amis, pour sauver sa peau et le produit de ses investigations, et témoigner. Un travail de mémoire essentiel.

En partenariat avec les Editions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

Dans l’air pur des montagnes d’Ayacucho règne une odeur de mort. Pourtant, quand Vicente Blanco, reporter espagnol, débarque dans la ville andine pour enquêter sur le Sentier lumineux, il ne voit rien. Les militaires paradent, l’archevêque Crispin joue au basket, les habitants se taisent, les “subversifs” se cachent. Pas de scènes tragiques, pas de barricades, pas de combats. Tout juste, parfois, quelques bruits de balles.

Avec deux journalistes locaux qui deviennent vite des amis, Vicente découvre lentement l’horreur de cette guerre sourde et silencieuse, qui dans les campagnes alentour prend les populations en otage. À force de courage et d’investigations, ils ont la preuve que l’armée a trouvé une méthode pour faire disparaître les corps. Mais la vérité peut s’avérer dangereuse, et les journalistes sont des cibles à abattre.

Dans une prose visuelle et lyrique, avec un sens de la narration extraordinaire, Alfredo Pita raconte magistralement cette guerre sale, et rend un hommage vibrant à ses victimes, anonymes ou non.

Quelques citations:

– Tu sais, en Amérique latine, nous avons de formidables écrivains. Tu n’as peut-être pas conscience que l’Espagne n’est qu’une province de la langue, et non son unique propriétaire.

– Tu dois être au courant que la société péruvienne est très raciste. Dans ce cadre, si la violence, le conflit affecte des villageois, des paysans, des pauvres Indiens, comme on disait avant et comme on dit toujours à Lima, quelle importance? Tout au long de l’histoire du Pérou la vie d’un Indien n’a jamais rien valu. Elle n’est bonne qu’à arroser la terre des autres de sueur et de sang. Et je ne parle pas de ses larmes, parce qu’il y a longtemps qu’il n’en a plus!

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Le deuxième extrait choisi est violent… mais tellement vrai. Les minorités ont toujours été écrasées de façon répugnante et inhumaine. Une lecture pour comprendre un peu mieux l’histoire de ces guérillas qui sont de vraies guerres avec tous leurs dommages collatéraux.

    • Sylvie

      Oui, et dans ce cas-ci, il est particulièrement insisté sur le rôle de l’armée et de l’Eglise.

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