jeudi , 18 octobre 2018
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Ni vivants ni morts

Auteur: Federico Mastrogiovanni

Editeur: Métailié – 2017 (220 pages)

Prix PEN Mexico 2015

Prix national du journalisme 2015 (Mexique)

Lu en février 2017

Mon avis: Nous ne savons plus où finit l’Etat et où commence le crime, et vice-versa.

Bienvenue au Mexique, bienvenue en enfer.
Ce livre n’est ni un thriller, ni un roman noir, ce n’est même pas une fiction, c’est la réalité. C’en est d’autant plus effrayant. Cette réalité, c’est celle des milliers de cas de « disparitions forcées » survenues principalement depuis l’arrivée au pouvoir du président Felipe Calderon en 2006. Des anonymes comme vous et moi, hommes, femmes, des étudiants, parfois des migrants qui transitent par le Mexique pour tenter d’atteindre les Etats-Unis, ou des militants d’associations qui réclament justice pour les disparus, ou des parents qui ont le mauvais goût de s’entêter à demander aux autorités de retrouver leurs enfants. Bref, des innocents qui se sont trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Comme si se trouver dans une rue ou sur une place était une raison suffisante pour effacer une personne de la surface de la terre, ils sont enlevés par on-ne-sait-pas-trop-qui (la police ou le crime organisé, l’une travaillant pour l’autre, ou l’inverse), pour on-ne-sait-pas-trop-quelle raison (rançon, menace pour le système criminel, arbitraire?), et on ne les retrouve (quand on les retrouve) que très rarement en vie. Une disparition est le début d’un cauchemar éveillé pour la famille, rongée par l’angoisse et la peur. Au supplice psychologique de l’incertitude et à l’impossibilité du deuil, il faut ajouter l’incurie des autorités (opaques, menteuses, voire coupables, jamais bienveillantes), qui l’oblige à mener elle-même son enquête, et un ignoble phénomène de « criminalisation des victimes » savamment entretenu (« si untel a disparu, c’est forcément parce qu’il a quelque chose à voir avec le crime organisé »).
Mais pourquoi une telle « passivité » de la part des autorités ? Descendons encore d’un degré dans les bas-fonds de l’inadmissible, pour arriver à la thèse qui sous-titre le livre : « la disparition forcée au Mexique comme stratégie de terreur ». 27 000 disparitions en moins de dix ans, ça vous mine le moral d’un pays. Si en plus on réalise que le critère qui préside à ces enlèvements est purement et simplement le hasard, il en découle un sentiment de terreur, paralysant : sous l’empire de la terreur, on fait tout ce qu’on ne devrait pas faire et on permet ainsi la progression du processus de guerre et d’enfermement. La phrase qu’on entend le plus au Mexique aujourd’hui est : “Je ne peux plus sortir de chez moi”. Alors on libère la rue, le territoire du délit pour les délinquants et ceux qui contrôlent le territoire peuvent agir en toute impunité. « Dégager » le terrain de ses habitants qui pourraient se révolter, en particulier dans les zones riches en ressources naturelles (gaz, pétrole, métaux), avec la collaboration à peine voilée du crime organisé, pour le livrer ensuite aux multinationales contre espèces sonnantes et trébuchantes, voilà l’objectif ultime qui gouvernerait l’action « politique » de l’Etat mexicain ces dernières années.

Pendant cinq ans, F. Mastrogiovanni a mené investigations glaçantes et entretiens touchants, dans lesquels la peur le dispute à la révolte. Très documentée et étayée, son enquête révèle les agissements éhontés d’un Etat voyou, en pleine déliquescence, qu’il compare à l’Allemagne nazie. Très loin des plages paradisiaques de Cancun et Acapulco, ce Mexique-là est nauséabond.

En partenariat avec les éditions Métailié.

Présentation par l’éditeur :

Depuis une dizaine d’années, on compte plus de 30 000 disparus au Mexique. Avec les 43 étudiants de l’École normale d’Ayotzinapa, l’onde de choc s’est répandue dans le monde, mais ni la pression internationale, ni les associations des droits de l’homme, ni les initiatives des familles n’ont suffi, dans ce cas comme dans d’autres, à faire apparaître la vérité – et encore moins à enrayer le phénomène.

Ni vivants ni morts : les disparus sont là, dans cet interstice, ce no man’s land, invisibles, sans corps, sans tombe, sans aucune existence. Arrachés à leur vie, et comme dissous dans l’atmosphère. Pour leurs proches, aucun recours, le deuil impossible, l’angoisse interminable, les menaces, l’hypocrisie des autorités.

L’enquête fouillée de Federico Mastrogiovanni, à travers des entretiens avec les parents des victimes, des experts, des activistes, des journalistes, démontre que la disparition forcée est un outil de pouvoir terriblement efficace, qui fait taire jusqu’à la possibilité d’une contestation.

C’est le portrait sensible et effrayant d’un pays miné par la peur, où l’État piétine sciemment ses propres prérogatives – et les droits de ses citoyens –, quand il ne se comporte pas directement comme le pire des délinquants.

Une citation:

– [Le poète mexicain Javier Sicilia, cité dans “Ni vivants ni morts”]:
Ce n’est pas possible qu’on assassine un homme comme Nepomuceno. Son fils avait disparu et en plus on l’assassine parce qu’il le recherche. Mais dans quel pays vivons-nous? C’est quoi, cet Etat? Ce pays où nous vivons est devenu de la boue. Nous ne savons plus où finit l’Etat et où commence le crime, et vice-versa.

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Glaçant ! C’est une arme de guerre qui ne fait pas de bruit et ne demande aucun investissement…

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