jeudi , 29 février 2024

Les Quichottes

Auteur: Paco Cerdá

Editeur: La Contre Allée – 2021 (272 pages)

Lu en novembre 2023

Mon avis: Quel est le point commun entre la Laponie et la Serranía Celtibérica, vaste territoire de 65.000 km² qui s’étend à travers dix provinces entourant la région de Madrid ? Celui de figurer toutes deux parmi les zones les plus dépeuplées d’Europe, avec moins de huit habitants au km².
Et la différence entre ces deux froids déserts démographiques ? La Laponie a toujours été quasiment vide, tandis que la désertification que subit la Serranía a commencé il y a quelques dizaines d’années seulement.
C’est sur ce processus de dépeuplement que le journaliste valencien Paco Cerdá a décidé d’enquêter. Il a parcouru, en plein hiver, les zones désertes de chacune des dix provinces concernées, et s’est rendu dans plusieurs de ces villages en voie d’extinction, à la rencontre de leurs derniers habitants. Ici un berger, là l’instituteur d’une école primaire qui ne compte que quatre élèves et qui devra fermer à la fin de l’année scolaire parce que les deux plus âgés ont terminé leur cycle et iront à la grande école en ville. Il rencontre aussi un moine du monastère de Silos (Burgos), et des membres de diverses associations qui tentent de repeupler les zones rurales abandonnées tout en mettant en garde les adeptes trop naïfs d’un « retour à la terre ». Car on est loin ici de la vision idéalisée et romantique de la vie à la campagne : « Nous voulons aider à s’installer les gens qui souhaitent vivre à la campagne. Pas uniquement des émigrés, mais aussi des personnes lassées de la ville et qui cherchent un nouveau sens à leur vie. Et ce n’est pas simple. Car il faut d’abord défaire les clichés du monde rural comme étant un lieu où l’on respire l’air pur et où l’on vit au milieu d’un potager avec quatre poules. Cette image bucolique est un mensonge. La fausse croyance selon laquelle au village on vit d’amour et d’eau fraîche persiste. Au contraire, on a besoin de plus de moyens qu’à la ville, et nous montrons cet aspect-là de la réalité, sans tromperie ni faux espoirs. Nous insistons sur le fait que le monde rural, et encore plus dans les zones démunies en services comme la nôtre, est un monde qui est dur. Les hivers sont très rudes, moins à cause du froid que de la solitude. Ne voir personne, ça veut dire qu’il n’y a pas une boutique où faire des emplettes, pas un bar où prendre un verre avec quelqu’un, pas un endroit où se réunir. J’en ai vu plus d’un se cogner la tête contre ces murs. Venir à Maderuelo en été, c’est très simple. Mais la dure réalité des villages, c’est celle de l’hiver ».
Au travers de ces rencontres et témoignages, Paco Cerdá dresse un état des lieux des causes et conséquences du dépeuplement : industrialisation, urbanisation, exode rural, dénuement matériel, social, culturel de ceux qui restent, délaissés voire abandonnés par les autorités de tous les niveaux de pouvoir.
Paco Cerdá aurait pu nous épargner la surabondance de statistiques (trop de chiffres tue le chiffre), citer ses sources et/ou fournir une bibliographie complète, et utiliser un ton un peu moins édifiant et mélodramatique. Malgré ces bémols, il n’en reste pas moins que « Les Quichottes » est un texte plein d’humanité, très intéressant, émouvant parfois (la fermeture annoncée de la petite école est un crève-cœur), porté par une écriture fluide et captivante.

Présentation par l’éditeur:

Les Quichottes, c’ est le récit d’un voyage de 2 500 km à travers les 65 000 km2 du plus grand désert démographique d’Europe – après la région arctique de Scandinavie –, qui s’étend à travers les provinces de Guadalajara, Teruel, La Rioja, Burgos, Valence, Cuenca, Saragosse, Soria, Ségovie et Castellón, et où l’on recense 1355 municipalités.

Paco Cerdà, journaliste-écrivain, nous entraîne sur les routes impraticables de ce territoire froid et montagneux, au sud-est de Madrid, que l’on surnomme aussi « Laponie du Sud » ou « Laponie espagnole », parce que, comme en Laponie, moins de huit habitants au kilomètre carré y vivent. Il n’y a pas d’endroit aussi extrême et vide, dans toute l’Europe. Une région abandonnée des pouvoirs publics, où 13 % du territoire national est occupé par seulement 1% de la population.

Loin de l’idéalisation d’un monde rural bucolique, Paco Cerdà relate le manque d’infrastructures, de perspectives, l’absence d’écoles, de soins, de structures culturelles ou sportives.

Enfin, Les Quichottes offre un regard sur la difficulté de s’inscrire, aujourd’hui, pour bon nombre d’entre nous, dans un monde globalisé.

Quelques citations:

– [A propos de la province de Teruel:] On identifiait le monde rural à un monde de ploucs et on a cru que l’avenir se jouait en ville. Avec le temps, néanmoins, on a constaté que les fortes massifications humaines engendraient des poches de pauvreté, des ghettos et de l’insécurité. Et malgré cela, la dynamique urbaine continue. Moi, parfois, je me demande si le mépris envers le monde rural ne répond pas à une manoeuvre qui viserait à le vider pour ensuite faire de la spéculation avec ses terres. Si ce n’est pas le cas, on ne comprend vraiment pas comment il est possible que l’Etat ne valorise pas un territoire avec un tel élevage, un tel patrimoine agricole, minier et culturel, une telle diversité de paysages. C’est ridicule de perdre autant de forêts et de cultures. Et il ne sert à rien de convoquer de vaines excuses: ce n’est ni à cause du froid ni à cause du relief. Cette terre a été peuplée pendant des milliers d’années de façon constante jusqu’à il y a un siècle. Si on n’intervient pas et si personne ne décide de s’engager, nous aurons bientôt une moitié d’Espagne surpeuplée et une autre à moitié vide, lance-t-il, presque d’une traite.
[Propos de Miguel Angel Fortea, coordinateur du mouvement « Teruel existe »]

En écoutant Héctor [instituteur] on découvre, peu à peu, cette bulle hermétique et isolée de l’extérieur, que constitue l’école rurale. On est d’abord surpris par les failles. Il y a un manque de socialisation chez ces enfants fréquentant de si petites écoles et vivant dans ces villages si déserts où une chose aussi basique que celle de jouer au football, au basket ou encore au volley s’avère impossible. Il n’y a pas suffisamment de joueurs pour pratiquer de façon normale des sports d’équipe, et on essaie d’y remédier par de sporadiques journées portes ouvertes avec les autres écoles rurales. Parfois tu aimerais partager tes secrets avec ta copine de classe: à Moros, ils sont quatre et Arancha est l’unique fille, il n’y en a pas d’autres avec qui parler, jouer et grandir; au village, ses seules amies sont des adultes.

– Maintenir un tel monde n’était pas intéressant. Il valait mieux soutenir les périphéries et l’industrie. Ici personne ne dépensait, il était préférable que les gens s’en aillent ailleurs; comme ça, on louait ou on rachetait leurs terres. Et on a ainsi tué les petites exploitations. On a offert aux habitants mille manières d’émigrer dans les villes. En Navarre, au Pays basque. Ils ont réussi à les embobiner. Mais une fois arrivés en ville, les gens se sont rendu compte qu’il fallait se lever à cinq heures du matin pour aller à l’usine. Qu’il fallait prendre des bus bondés. Qu’ils perdaient tout contact avec la nature et qu’ils passaient des heures à l’usine, assis à leurs postes, à voir passer des pots, des conserves ou n’importe quoi. Il est clair qu’on ne vit pas mieux en ville qu’en campagne. En ville, celui qui a une bonne situation vit bien, mais pas l’ouvrier ni la personne qui balaie les trottoirs. Le domaine de qualification des gens qui partaient d’ici, c’étaient la terre et les brebis, mais dans les grandes villes ça ne leur servait à rien. A la longue, beaucoup ont regretté. Mais la vie suit son cours, la plupart du temps très vite. Et il arrive un moment où le manque se fait sentir. Mais alors on est trop vieux, on a des petits-enfants qui eux sont très attachés à leur lieu de naissance. Et le village reste dans les souvenirs qui amplifient, embellissent, idéalisent les choses. Beaucoup ont passé la moitié de leur vie à se rappeler leur terre, leurs champs, leurs bois. Et un jour ils retournent au village, retrouvent l’endroit à l’état d’abandon et découvrent que ce n’était pas si grand, ni aussi beau et idéal qu’ils l’imaginaient.

– [Conversation avec Maria del Mar Martin (Coordination pour le développement intégral de Ségovie):] – Il y a une grande ignorance sur ce qu’est un village. Une partie de la société a mythifié l’ambiance rurale; une autre l’a méprisée. Il existe deux extrêmes. Et ici nous ramenons le terme à son juste milieu pour que les gens ne se trompent pas sur l’endroit où ils veulent aller.
Il est facile de lire Thoreau, d’en avoir assez du patron, du bureau, des embouteillages de la ville et de se laisser aller à rêver d’une vie slow. Il est facile de prédisposer l’âme pour embrasser un mode de vie en vogue, stylé et glamour: le néoruralisme. Ca, c’est facile. Ce qui l’est moins, c’est de laisser Walden sur la table de chevet, une fois arrivé à Campo de San Pedro et, à partir de là, lutter contre ce qu’on n’avait jamais imaginé de la vie dans un petit village. Parce que, bons ou mauvais, les clichés sur la campagne ont la vie dure.
Mari Mar explique qu’ils sont las de devoir répondre à toutes ces sollicitations qui ne sont ni plus ni moins que des fuites en avant dans des contextes de crise, qu’elles soient générales ou personnelles. Ce n’est pas « je veux vivre au village », mais plutôt « on me chasse de chez moi, je n’ai plus de travail et comme au village il n’y a personne, vous allez pouvoir me donner un logement et du travail et m’aider à résoudre mes problèmes ». Et ça, ce n’est pas possible, s’exclame-t-elle. Et de continuer: il y a des gens qui ressentent le besoin de partir, d’emménager dans un village et de travailler la terre pour en vivre. Mais, même si elle est dépeuplée, cette terre n’est pas abandonnée. Il y a des propriétaires qui ne sont pas prêts à la lâcher pour une bouchée de pain ou qui n’ont pas envie de se défaire, pour des raisons sentimentales, de ces sillons tracés par leurs ancêtres. Et alors, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les nouveaux venus se retrouvent dans l’impossibilité de cultiver le moindre millimètre de terrain dans ces parages, pourtant vides.

– [Conversation avec Maria del Mar Martin (Coordination pour le développement intégral de Ségovie):] – On a tout écrit sur le dépeuplement. Mais c’est tout ce qu’on a fait, écrire et analyser. Comme le dit un ami: j’en ai marre qu’on m’étudie, on a l’air de bêtes de foire. Pourtant on n’est pas des bêtes de foire. On en a ras la casquette de recevoir des leçons. Tout le monde vient ici pour nous dire ce qu’il faut faire pour nous en sortir. Mais personne ne reste pour s’y mettre. Les gens viennent, parlent et se cassent. Et c’est usant.
C’est plus que ça, c’est épuisant, car malgré les efforts constants pour attirer de nouveaux habitants dans le milieu rural, les perspectives sont plutôt funestes. Mari Mar raconte les deux processus de dépeuplement parallèles qui se sont développés. Le premier, vers l’extérieur, c’est celui que tout le monde connaît: ceux qui partent du village pour la ville. […] Le second processus, vers l’intérieur, est méconnu mais il a laissé une trace indélébile en laissant un territoire dévertébré: les plus grands villages de la comarque ont mangé les plus petits, les vampirisant dans une réaction d’autodéfense face à l’exode massif qu’ils subissaient. Ils ont par conséquent laminé la base sociale des plus faibles. Le premier type de dépeuplement a démarré dans les années 1960. Le second est lui aussi toujours actif.

Evaluation :

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