samedi , 22 septembre 2018
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Moronga

Auteur: Horacio Castellanos Moya

Editeur: Métailié – 23 août 2018 (313 pages)

Lu en juillet 2018

Mon avis: “Moronga” signifie “boudin” et par extension, peut désigner, de manière peu flatteuse, l’organe sexuel masculin.
Foin cependant de cours de cuisine ou d’anatomie ici, encore que. Avec “Moronga”, l’auteur dissèque la manière dont la violence à l’oeuvre en Amérique centrale dans les années 70-80 (à droite, des coups d’Etat à répétition, à gauche, des guérillas en tous genres) s’est transplantée, quelques décennies plus tard, aux Etats-Unis. Une greffe bien réelle même si elle est peu apparente au départ, puisque personne à Merlow City, Wisconsin, n’imagine le passé de José Zeledón et d’Erasmo Aragón, deux solitaires aux aguets, qui ne se connaissent pas et ne veulent surtout pas faire de vagues.
Le premier, ancien guérillero, a fui le Salvador et ses représailles, et s’est (en)terré dans cette petite ville universitaire endormie où il s’est trouvé un petit boulot de chauffeur de bus scolaire. Le deuxième, militant gauchiste dans ses jeunes années, également salvadorien, est professeur d’espagnol à la faculté locale et mène des recherches sur l’assassinat, en 1975, de son compatriote, Roque Dalton, poète et résistant communiste. Il espère que la consultation, à Washington DC, des archives déclassifiées de la CIA à ce sujet lui permettra une avancée décisive dans son enquête.
Deux personnages, deux chapitres, qui leur ressemblent. Dans le premier, Zeledón nous raconte sa vie pendant les dix mois passés à Merlow City, clôturés par son voyage “d’affaires” à Chicago. Descriptif et très factuel, émaillé de flash-back sur son passé au Salvador, le récit donne à voir son quotidien désormais rangé, inconsistant, déprimant, sécurisé. Un peu trop, peut-être, pour les réflexes toujours aiguisés de Zeledón. Dans le deuxième, c’est Erasmo qui s’exprime, dans une logorrhée proche du flux de conscience. Là où Zeledón prend 140 pages pour décrire dix mois de sa vie, le professeur en noircit autant pour seulement cinq jours aux archives nationales, c’est vous dire le bavard invétéré. Sa paranoïa et son hyper-anxiété lui font imaginer les pires complots, et comme si ce n’était pas suffisant pour son cerveau en constante ébullition, il ne peut s’empêcher de courir le moindre jupon qui passe, d’attirer les ennuis qui vont avec (ou pas, d’ailleurs), et qui le conduiront, par hasard, à Chicago.
Les deux chapitres, dans lesquels il ne se passe finalement pas grand-chose, prennent tout leur sens à la lecture du troisième. Ils ne constituaient en réalité que la mise en place de cette sorte d’épilogue, écrit sous la forme d’un rapport de police, dans lequel le roman culmine et se dénoue. Mais, plus que ces derniers événements – violents –, ce qui est intéressant ici, c’est la liste des ingrédients qui y conduisent : des personnages au passé pesant, dont la vie se désagrège parce qu’ils ne sont pas en phase avec leur nouveau pays puritain et policier, adepte de la délation et des caméras de surveillance mais qui échoue lamentablement sur les terrains de la pauvreté, de la délinquance et du narcotrafic.
Avec ses références à la famille Aragón et à d’autres personnages de précédents romans (entre autres “Effondrement” et “La servante et le catcheur”), “Moronga” est donc un nouveau plat de choix sur la carte de H. Castellanos Moya, une pièce supplémentaire dans son grand oeuvre centré sur l’histoire tourmentée de l’Amérique centrale et ses répercussions sur les survivants. Une histoire faite de guerres, de dictatures, de machisme et d’injustice, dans laquelle les âmes malades de violence ne trouvent que peu d’espoir de rédemption. Caustique, véhément, noir et amer. Un grand cru.

En partenariat avec les éditions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

José Zeledón, ex-guérillero aux réflexes encore bien rodés, débarque à Merlow City, ennuyeuse ville-campus du Wisconsin. Guerrier désœuvré devenu chauffeur de bus scolaire, il tente de réprimer ses instincts d’homme d’action.

Erasmo Aragón, professeur d’espagnol paranoïaque et aigri, obsédé par les shorts trop courts de ses jeunes étudiantes, part à Washington pour consulter les archives de la CIA et tenter de résoudre l’énigme de l’assassinat du grand poète salvadorien Roque Dalton.

Ces deux survivants hantés par la guerre, inadaptés, solitaires, se désintègrent à petit feu dans un pays puritain obsédé par la surveillance perpétuelle et les armes, auquel ils ne comprennent rien.

Avec son style rageur, son humour à froid, et une mauvaise foi à toute épreuve, Horacio Castellanos Moya passe les États-Unis au vitriol et poursuit son grand œuvre autour de la violence, qui ronge ses personnages jusque dans l’exil. Un très grand roman qui ne rassure pas sur la nature de l’âme humaine.

Evaluation :

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