mardi , 20 octobre 2020

Texte-à-moi: La mémoire des mains

La vieille dame est assise dans son fauteuil, près de la fenêtre. Elle regarde dehors. C’est l’hiver, le soleil est invisible, le ciel est blanc, la lumière brumeuse. Elle regarde le jardin.
La terre des plates-bandes a été retournée à la fin de l’automne, les fleurs desséchées ont été enlevées. Quand elle est arrivée, au printemps précédent, elle avait même aidé à les planter, ces fleurs qui sont mortes aujourd’hui.

Elle regarde ses mains, se souvient comme elle avait aimé les plonger dans la terre. Pourtant elle était inquiète à l’époque, ce déménagement était tellement angoissant, la fin de quelque chose, comme un abandon de tout ce qu’elle connaissait. S’occuper du jardin l’avait apaisée.

Elle regarde dehors et se dit qu’il doit faire froid ce matin, et qu’elle est bien au chaud, à l’abri dans sa chambre.
Elle regarde autour d’elle, le mobilier fonctionnel, une petite table, une chaise, une étagère avec quelques photos, une garde-robe encastrée, un lit réglable en hauteur, auquel on peut ajouter des barreaux. Oui, elle est à l’abri.
Peut-être que c’est pour cette raison qu’elle a choisi de venir ici, pour se sentir en sécurité. Ici, les gens sont gentils, attentionnés. Ou peut-être n’a-t-elle pas choisi d’être ici, peut-être a-t-on décidé pour elle.

Elle regarde ses mains, celles qu’elle avait aimé plonger dans la terre. Elle les agite devant elle, les fait tourner comme si c’était des marionnettes. Elles sont toutes proches de ses yeux mais elle ne les distingue pourtant pas très bien.

Peut-être est-elle ici parce qu’elle a fait des bêtises avec ses mains, ou à cause de ses yeux qui ne voient plus très bien.
Peut-être a-t-elle un jour oublié d’éteindre le gaz dans la cuisine, peut-être a-t-elle frappé quelqu’un en croyant que cette personne l’agressait, peut-être s’est-elle trompée de sonnette ou d’immeuble en allant rendre visite à sa fille.

Elle regarde ses mains, les remue devant elle, se dit qu’elles ont l’air agiles. Peut-être s’en servait-elle pour tricoter, coudre, faire la cuisine ? Peut-être aimait-elle planter des bulbes de tulipes en automne et des semences de radis au printemps ?
Elle regarde ses mains et les pose sur celles de la personne qui vient de s’asseoir à côté d’elle. Elle ne la reconnaît pas, mais elle n’est pas effrayée. C’est un monsieur âgé qui lui parle doucement, mais la vielle dame ne comprend pas ce qu’il lui dit.
Elle regarde ses mains à elle et se dit que peut-être elles ont servi à caresser celles de son mari, celles de ses enfants.
Elle regarde ses mains à lui, leurs doigts entrelacés, elle lui parle, mais il n’a pas l’air de comprendre ce qu’elle lui dit.

Peut-être qu’elle le connaît, peut-être est-ce la première fois qu’elle le voit.

Elle ne se souvient pas, mais elle n’est plus inquiète. Elle se sent bien ici.

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