vendredi , 30 septembre 2022

Feel good

Auteur: Thomas Gunzig

Editeur: Au Diable Vauvert – 2019 (398 pages)/Le Livre de Poche – 2022 (384 pages)

Lu en janvier 2022

Mon avis: D’abord il y a Alice, 46 ans, mère célibataire d’Achille, 8 ans. Fille unique, grandie dans une famille où le père adoré est mort quand elle avait 12 ans et où la mère a perdu son travail et n’en a jamais retrouvé. Alice connaît depuis longtemps le sens du « tout juste » : tout juste de quoi payer à manger et les factures urgentes. Pour le reste (loisirs, chouettes vêtements, coiffeur, vacances,…), il y a les rêves. Alice grandit, ne fait pas d’études, trouve à 19 ans un travail de vendeuse dans un petit magasin de chaussures. Rencontre des garçons, Nathan, notamment. Le plus courageux de tous : il la laisse tomber sans états d’âme lorsqu’elle lui annonce qu’elle est tombée enceinte accidentellement : « c’est toi que cela regarde. J’ai pas à assumer ça ». Dont acte. Alice accouche, élève Achille, l’inscrit à la crèche puis à l’école. Ça coûte cher, mais jusque là elle s’en sort « tout juste ». Puis le magasin de chaussures ferme, la faute aux centres commerciaux en périphérie de la ville et aux grandes chaînes de magasins spécialisés. Alors ce n’est plus « tout juste », c’est la dèche totale, la misère. Alice enchaîne les boulots alimentaires, mais cela lui laisse à peine de quoi faire des pâtes au beurre tous les jours. Alice chercher désespérément une idée qui la rendrait riche d’un seul coup, pour longtemps et à coup sûr.
Et puis il y a Tom, 45 ans, qui vient de se faire larguer par sa femme. Enfant un peu « à part », placé dans l’enseignement spécialisé, il sentait depuis tout petit qu’il était différent, un génie incompris, et qu’il serait plus tard un grand écrivain. Et de fait, Tom écrit des romans, mais ils n’ont que très peu de succès. Donc Tom n’est pas riche, il est même pauvre, mais il compte quand même sur son roman en cours d’écriture pour le sortir de là, au moins un peu.
Forcément, Alice et Tom vont se rencontrer, au détour de l’idée, aussi désespérée que rocambolesque, qu’a eue Alice pour devenir riche. Une idée qui va changer leur vie à tous les deux, mais pour le meilleur ou pour le pire ? Un indice : ceci n’est pas un roman feel good…
Je ne vous dirai pas si cette histoire finit bien, seulement que ces pages vous feront ressentir ce qu’est la vie quotidienne infernale des gens en situation de précarité, dont le porte-monnaie est vide le 12 du mois (chaque mois), qui courent les hard-discounts pour se nourrir et les agences d’interim pour trouver un boulot à la noix (n’importe lequel) et ne pas perdre leurs allocations de chômage et/ou se retrouver à la rue, qui se privent de soins médicaux pour acheter des chaussures (en seconde main) à leurs enfants, qui ne vont jamais au resto, au ciné, au théâtre ou en vacances. Des gens humiliés par la vie et sa bureaucratie absurde mais qui tentent de rester dignes, jusqu’à ce que le désespoir les pousse dans leurs derniers retranchements.
Cette comédie humaine très réaliste aurait pu être sombre, sinistre, totalement déprimante. Le monde qu’elle donne à voir n’est pas réjouissant, mais l’auteur est un joyeux pessimiste, alors il donne à ses personnages désespérés un grain de folie, d’audace et de force., pour alléger le tout.
Entre satire sociale et réflexion affûtée et parfois cynique sur le travail d’écrivain/d’écriture (ça sent le vécu), « Feel good » est un roman attachant (y compris au sens premier du terme puisqu’on ne le lâche plus une fois commencé), qui sonne très juste. L’auteur a un grand talent de conteur, la plume fluide et le sens de la formule (pour ceux/celles qui connaissent ses chroniques en radio, on croirait l’entendre nous lire le livre dans notre tête). Ce n’est pas du feel good, mais vous vous sentirez bien quand même, parce qu’à la fin il y a un peu d’espoir qui perce à travers le brouillard des difficultés (cf la fleur qui éclot sur le cactus de la couverture). Et surtout, parce qu’il y a toute l’empathie et la tendresse de Thomas Gunzig pour ses personnages paumés de la vie.

Présentation par l’éditeur:

« Ce qu’on va faire, c’est un braquage. Mais un braquage sans violence, sans arme, sans otage et sans victime. Un braquage tellement adroit que personne ne se rendra compte qu’il y a eu un braquage et si personne ne se rend compte qu’il y a eu un braquage, c’est parce qu’on ne va rien voler. On ne va rien voler, mais on aura quand même pris quelque chose qui ne nous appartenait pas, quelque chose qui va changer notre vie une bonne fois pour toutes. »

Quel est le rapport entre un écrivain sans gloire, le rapt d’enfant et l’économie de la chaussure ?
Vous le saurez en lisant la nouvelle satire sociale de Thomas Gunzig.

Evaluation :

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