Auteur: Leonardo Padura
Editeur: Métailié – 2014 (608 pages)/ Points – 2016 (720 pages)
Lu en juillet 2026
Mon avis: Dans cette énième enquête de Mario Conde, Leonardo Padura nous emmène d’Amsterdam au 17ème siècle à La Havane en 2009, en passant par les pogroms cosaques en Ukraine vers 1648, le Cuba des années 30 et la Floride des années 50.
Le point commun à tous ces lieux et époques ? Un tableau de Rembrandt, propriété d’une famille juive polonaise, les Kaminsky, depuis le 17ème siècle. Ce tableau est arrivé à La Havane en 1939 à bord d’un paquebot de réfugiés juifs fuyant l’Allemagne nazie, avant de disparaître pendant 70 ans et de ressurgir dans une salle de ventes à Londres au début du 21ème siècle.
Elias Kaminsky demande à Mario Conde d’enquête sur le parcours de ce tableau, histoire de prouver que sa famille en a été spoliée et de pouvoir en récupérer la propriété légitime. Elias cherche aussi à comprendre pourquoi son père, Daniel Kaminsky, arrivé à Cuba à l’âge de 8 ans dans le paquebot susmentionné, a soudainement émigré en Floride avec sa femme dans les années 50.
Comme souvent avec Padura, c’est complexe et touffu, et il faudra donc plus de 600 pages pour tirer cette affaire au clair, au terme d’un roman divisé en trois volets.
Le premier concerne l’enquête proprement dite de Conde pour retracer l’itinéraire du tableau à La Havane et l’histoire de Daniel Kaminsky, père d’Elias.
Le deuxième nous transporte à Amsterdam, au milieu du 17ème siècle, dans l’atelier de Rembrandt. Le peintre vient d’accepter de prendre sous son aile un jeune apprenti juif séfarade. Celui-ci, à l’encontre de tous les préceptes de sa religion, et donc à ses risques et périls, a décidé de se consacrer à la peinture tout en restant le plus discret possible. Après un dur apprentissage de plusieurs années, il gagnera le respect et la confiance du Maître, qui lui offrira le fameux tableau, objet central du roman.
Le troisième livre nous ramène à La Havane, au moment où Conde accepte d’enquêter sur la disparition d’une adolescente. Et forcément, il y aura un lien avec le Rembrandt…
Chaque livre a son hérétique : Daniel qui renie sa foi pour devenir un vrai Cubain, l’apprenti qui renie la même foi pour pouvoir se livrer à son art, et l’adolescente qui renie une société étriquée à laquelle elle refuse obstinément d’appartenir.
600 pages et quelques, en principe je ne suis pas contre, mais là c’est un peu long. Le roman est un peu répétitif et trop pédagogique par moments, ce qui rend la lecture parfois laborieuse.
Mais cela n’enlève rien à l’intérêt du contexte historico-politique du roman, grâce auquel j’ai appris une foule de choses sur les juifs séfarades et ashkénazes, sur Amsterdam la tolérante à leur égard à l’époque de la Reconquista, sur Rembrandt et Cuba, de Batista à Castro.
Et puisqu’on parle de La Havane, il faut bien dire qu’elle est à nouveau un des personnages principaux de cette histoire, avec sa chaleur écrasante, sa décrépitude et son désenchantement. En cela, Conde et ses vieux potes lui ressemblent un peu, même s’ils parviennent à se réconforter en noyant leurs misères et leurs désillusions dans le rhum, la bonne bouffe, l’amitié et l’amour.
Cette façon de célébrer la vie et le peu de liberté qu’il reste aux Cubains fait le lien avec les trois hérétiques précités, qui ont passé leur (plus ou moins courte) vie à essayer de vivre en accord avec leurs convictions et leurs désirs profonds.
Une ode de 600 pages à la vie et au libre arbitre, finalement ce n’est peut-être pas encore suffisant.
« Vous m’avez appris qu’être libre, c’est une bataille qu’il faut livrer tous les jours, contre tous les pouvoirs, contre toutes les peurs ».
Présentation par l’éditeur:
Lancé sur la piste d’un mystérieux tableau de Rembrandt, disparu dans le port de La Havane en 1939 et retrouvé comme par magie des décennies plus tard dans une vente aux enchères à Londres, Mario Conde, ex-policier reconverti dans le commerce de livres anciens, nous entraîne dans une enquête trépidante qui tutoie souvent la grande histoire. On y fréquente les juifs de la capitale cubaine, dans les années prérévolutionnaires, tiraillés entre le respect des traditions et les charmes d’un mode de vie plus tropical ; des adolescents tourmentés d’aujourd’hui, dont les piercings et scarifications semblent crier au vu et au su de tous leur rejet de l’Homme Nouveau et des carcans faussement révolutionnaires ; mais aussi les copains du Conde, chaleureux et bienveillants, toujours prêts à trinquer à la moindre occasion avec une bonne bouteille de rhum. On y fait même un détour par Amsterdam, en plein xviie siècle, à l’heure des excommunications religieuses et des audaces picturales, en compagnie d’un jeune juif qui décide d’apprendre l’art de la peinture, contre toutes les lois de sa religion.
Dans ce livre puissant et profond, Leonardo Padura rend un vibrant hommage au libre arbitre et à tous les “hérétiques” qui osent s’opposer aux dictats de leur temps ou de leur communauté. Et qui mieux que Mario Conde, plus vivant que jamais sous ses airs désabusés, pouvait nous guider parmi ces amoureux de la liberté ?