mercredi , 19 août 2026

Moi qui n’ai pas connu les hommes

Auteure: Jacqueline Harpman

Editeur: Stock – 1995 (266 pages)/Le Livre de Poche – 2025 (272 pages)

Lu en juillet 2026

Mon avis: Imaginez.

Vous avez 15 ans ou à peu près et vous êtes enfermée dans une cave depuis votre petite enfance, depuis un trop jeune âge pour avoir conservé des souvenirs d’avant.

Vous avez 15 ans et vous n’avez pas de prénom ni de famille. Pas d’identité.

Vous avez 15 ans et vous êtes enfermée avec 39 femmes qui, elles souviennent avec amertume et désespoir du monde d’avant.

D’avant quoi, personne ne s’en rappelle.

Vous avez 15 ans, vous êtes enfermée avec ces 39 femmes, et aucune ne sait pourquoi, ni pour combien de temps.

Inutile de questionner vos gardiens, ils sont muets comme des tombes.

Vous questionnez vos compagnes sur le monde d’avant, mais vous n’y comprenez pas grand-chose, puisque vos seuls repères sont une cave et un enfermement insensé.

Vous avez 15 ans, vous ne savez pas ce qu’est la liberté, mais vous sentez que vous voulez vivre, vous rebeller, mais vous ne savez pas comment.

Et puis un jour, miracle. Une sirène d’alarme, les gardes qui s’enfuient en laissant les grilles ouvertes.

Et soudain la liberté – quelle liberté ? – vous tombe dessus.

Vous sortez, vous remontez à la surface, à la lumière, et autour de vous il n’y a une plaine désertique, à perte de vue.

Avec vos compagnes, vous vous mettez en route, à la recherche d’autres humains, de cette civilisation que vous n’avez jamais connue.

Et vous ne le savez pas encore, mais vous ne trouverez rien, ni personne, que des cadavres, pendant des années d’errance à travers cette étendue infinie.

Vous comprenez peu à peu que vous ne connaîtrez jamais les hommes, qu’étant la plus jeune, un jour vous finirez seule, seule au monde – et quel monde.

Vous comprenez que cette liberté si vide et vaine n’est que le nom d’un enfermement encore plus cruel que la cave, parce qu’il tue votre espoir.

Et vous vous demandez comment vivre et survivre et ne pas mourir de désespoir.

Et vous vous demandez quel est le sens de cette vie, de cette survie.

Et vous comprenez que vous n’aurez sans doute jamais la réponse.

Et de fait, Jacqueline Harpman laisse planer le mystère sur ce texte dystopique post-apocalyptique. De la première à la dernière ligne de cette fable déstabilisante, l’auteure instaure une tension, une angoisse croissantes face à cette situation de plus en plus absurde, insensée. Elle nous laisse avec un questionnement vertigineux sur l’identité, la construction de soi, la féminité, la solitude, la vie en communauté, la liberté, le sens d’une vie lorsque l’espoir et le monde où elle se déroule sont anéantis.

Déchirant et fascinant.

#LisezVousLeBelge

Présentation par l’éditeur:

Quarante femmes sont enfermées dans une cave sous la surveillance de gardiens impassibles. Elles ne savent pas ce qui les a menées là et ne gardent qu’un vague souvenir de leur vie d’avant, à l’exception de la plus jeune, qui n’a jamais vécu ailleurs. Mystérieusement libérées, elles entreprennent une longue errance à la recherche d’autres humains – ou d’une explication sur une terre désertée.
On a pu parler de Franz Kafka, de Paul Auster ou de Dino Buzzati au sujet de cette œuvre à la fois cauchemardesque, singulière et bouleversante. Trente ans après sa première publication en France, Moi qui n’ai pas connu les hommes, véritable best-seller outre-Manche et outre-Atlantique, en cours de traduction dans vingt-sept langues, est en passe de devenir le livre de chevet de toute une génération.

Quelques citations:

  • Si tout ce qui nous différencie des bêtes est de se cacher pour déféquer, la condition humaine me paraît tenir à peu de chose, pensais-je.
  • Il ne fut pas nécessaire que j’arrête le cœur de Théa, chaque mort l’avait un peu tuée. Il y avait eu tant d’espoir au sortir de la cave, et puis ce lent effritement, le renoncement progressif à toute attente, une défaite sans bataille qui avait tout éteint. Elle se demandait quand nous avions compris que nous étions aussi irréductiblement enfermées à l’air libre que derrière la grille […]. Quand avions-nous su que nous n’avions pas d’avenir, que nous allions continuer à vivre en parasites de ceux qui nous avaient enfermées, nous glissant sous terre pour voler notre provende à l’ennemi disparu? Et d’où venait que nous n’en soyons pas mortes de dégoût?
  • Ce n’était pas le corps qui cédait, mais l’âme, de plus en plus lasse d’animer ces muscles, de faire battre ce cœur, d’accomplir toutes les tâches de la vie, cette âme que rien ne nourrissait plus depuis si longtemps, qui avait vu mourir ses sœurs et qui n’avait plus pour compagne qu’une femme qui ne l’aimait pas et qu’elle n’aimait pas.
Evaluation :

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