mardi , 25 janvier 2022

La garde-robe

Auteur: Sébastien Ministru

Editeur: Grasset – 13 octobre 2021 (192 pages)

Lu en octobre 2021

Mon avis: De sa naissance dans une famille modeste d’un coron du nord de la France à sa mort due à ses addictions à l’alcool et aux médicaments, en passant par une brève carrière de chanteuse de variétés dans les années 70 et un mariage d’amour avec un richissime industriel, Vera Dor aura eu une vie hors du commun. Née dans les années 50 dans un milieu duquel il est difficile de s’extirper et dans lequel les femmes n’ont pas grand-chose à dire mais tout à subir, Vera a compris très tôt qu’elle devait s’en échapper pour ne pas pourrir sur place, question de survie et de foi en ses rêves, s’en affranchir et ne compter que sur elle-même, quitte à couper tous les ponts avec sa famille sans espoir de retour, le désamour, pour ne pas dire la haine, étant de toute façon réciproque.

Ce portrait de femme déterminée et combative qui cache ses souffrances derrière sa beauté et son élégance nous est livré après la mort de Vera, à travers Anne-Marie, sa confidente loyale, sa meilleure amie et plus si affinités. Anne-Marie a contacté les deux nièces de Vera, la seule famille qui lui restait, et qui sont donc les héritières de cette tante qu’elles n’ont pas connue et dont elles ignoraient tout. Les deux jeunes femmes, qui s’attellent à vider l’imposant dressing de Vera, sont impressionnées par la quantité et la qualité de ces vêtements et accessoires, des tenues de haute couture les plus chics et chères. Anne-Marie les aide dans leur tâche et, à mesure que les parures sortent de la garde-robe, leur raconte, à travers l’histoire de ses vêtements les plus marquants, celle de leur tante.

Raconter la vie de quelqu’un à partir de ses vêtements, l’idée est originale (même si cela m’a évoqué « L’armoire des robes oubliées » de R. Pulkkinen), ce qui colle bien avec le caractère de Vera, qui refuse le destin qui aurait dû être le sien. Alors que les trois viennent exactement du même milieu à une génération près, le contraste entre la personnalité de Vera et celle de ses nièces est frappant, comme si celles-ci servaient rétrospectivement de faire-valoir à leur tante. Un peu falotes et insignifiantes, à peu près satisfaites de leurs propres vies ou en tout cas juste assez pour ne pas avoir envie de tout plaquer (ou d’en avoir l’envie mais pas l’audace), elles ne ressentent aucune envie ni aucun regret à l’égard de la brillante Vera, tant celle-ci leur est étrangère, vivant dans un univers mouvementé inimaginable et inaccessible.

Sur les thèmes du déterminisme social et des violences faites aux femmes, « La garde-robe » propose une vision sombre des milieux ouvriers des années 50 à 70, présentés comme âpres, violents et sans perspectives (cela reflète-t-il la réalité?), et donne à lire le portrait d’une femme qui force l’admiration par son anticonformisme et son culot, finalement attachante malgré la froideur et la distance de l’écriture, quasi documentaire.

En partenariat avec les Editions Grasset via Netgalley.
#Lagarderobe #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

Vera vient de mourir. Elle avait fui sa famille quand elle était jeune, et deux nièces sont chargées de vider le dressing de cette tante qu’elles n’ont pas connue. De vêtement en vêtement, de tailleur en écharpe et d’écharpe en robe du soir, chaque pièce de la garde-robe de Vera raconte un épisode de sa vie. Chanteuse de variétés dans les années 1970 ayant connu un grand succès puis l’oubli, elle épouse un riche industriel dont les nièces vont découvrir le secret, un secret que Vera a protégé jusqu’à la mort de son mari. Elle-même transporte la blessure de son enfance sans rien pardonner à son milieu d’origine. L’armure des vêtements se fend parfois : quand un réalisateur l’approche pour les besoins d’un film sur les corons de son village natal, les images reviennent, les sens vibrent, et la peau se fait plus tendre.

En reliant les pointillés que forment les habits de Vera, Sébastien Ministru reconstruit la biographie d’une femme qui a traversé les époques, fière, blessée, combative et ne regardant jamais un passé que ses nièces découvrent avec bien des surprises. Elle avait fait de l’élégance un rempart contre la violence du monde. Au fur et à mesure que les siens surgissent de son vestiaire, les faits se redessinent, et se précise l’itinéraire de celle qui avait tout fait pour renoncer à ses origines. Puisque aussi bien elle était “partie sans dire au revoir à son père et à son frère qui, partenaires dans la monstruosité des hommes, lui avaient fait mal sans réussir à la blesser.” Elle a porté sa souffrance comme ses vêtements, avec grâce.
Un personnage de femme dans la lignée des grands personnages féminins de Tennessee Williams.

Evaluation :

Voir aussi

Ce n’est pas un fleuve

Auteur: Selva Almada Editeur: Métailié – 14 janvier 2022 (128 pages) Lu en janvier 2022 …

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

%d blogueurs aiment cette page :