dimanche , 19 novembre 2017
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La Langue de ma mère

Auteur: Tom Lanoye

Editeur: Editions de la Différence – 2011 (393 pages)

Lu en octobre 2017

Mon avis: J’ai beaucoup hésité avant de lire ce livre. Parce que l’auteur y parle de sa mère qui, après une attaque cérébrale, ne s’exprime plus que dans un baragouin incompréhensible et qui, au fil du temps et d’autres attaques en série, est lâchée par son cerveau et par son corps, et tout ce que cela suppose d’humiliation. Parce que ma propre mère est atteinte de la maladie d’Alzheimer depuis plusieurs années et qu’elle ne s’exprime plus désormais que dans un baragouin dans lequel on parvient de temps en temps à reconnaître un mot ou un bout de phrase, et que son cerveau l’a lâchée sans espoir de retour, avec ce que cela implique en perte d’autonomie et donc de dignité (mais « heureusement », elle ne s’en rend plus compte), et sans compter, pour l’entourage, le déni d’abord, la révolte ensuite, puis la tristesse, mais pas l’acceptation. Bref, je me demandais si ce bouquin allait remuer le couteau dans la plaie. Pourtant je l’ai ouvert, lu, et je ne le regrette pas.

Tom Lanoye y raconte à la fois l’histoire de sa mère et l’histoire du livre lui-même et des difficultés qu’il a eues pour seulement arriver à en commencer l’écriture.

Josée, sa mère, est bouchère et comédienne de théâtre amateur à Saint-Nicolas (Sint-Niklaas), petite ville de la province d’Anvers. Commerçante et actrice, elle est une femme et une mère théâtrale, psycho-rigide, écrasante, qui n’hésite pas à jouer du chantage affectif sur ses enfants, feignant angoisse et désespoir dès que l’un d’eux dépasse de cinq minutes la permission de minuit. Autoritaire, fière, à la fois généreuse et « près de ses sous », obsédée par le qu’en-dira-t-on, elle-même n’a pas sa langue en poche et possède un art consommé de la répartie. Un sacré personnage, jusqu’au jour où elle est victime d’un AVC, perd ce qui la caractérisait, l’art de la parole, et décline peu à peu, malgré quelques périodes de rémission.

L’histoire du livre, c’est celle de la pression ressentie par l’auteur, de la part de sa mère d’abord : « tout de même, à quoi ça me sert d’avoir un fils écrivain célèbre si je ne suis même pas le personnage d’un de ses livres? Quelle ingratitude, de quoi j’aurais l’air ? » Déception pour elle puisqu’il n’écrira pas de son vivant. Pression de son père, après la mort de Josée, qui aurait tellement aimé voir son adorée ressusciter dans les pages d’un « beau gros livre ». Déception bis, Tom Lanoye ne commencera à écrire qu’après le décès de son père, deux ans après. Parce que « La vie de ma mère ne pouvait se décrire sans la sienne et inversement. C’est ainsi que ça se passe avec ces foutues amours éternelles, ces vies inséparables d’un temps révolu.[…] Avant que naisse le livre qu’il attendait si passionnément, il fallait qu’il la suive. Sa fin était l’un des chaînons de ce qu’il aurait lui-même aimé lire et partager, avec des baisers et des apéros en échange. « A ta santé, ma petite femme ! » ». Parce que « Ecrire, c’est détruire, faute de mieux. C’est seulement après cela et à cause de cela que ce que vous écrivez devient du passé. La littérature consiste à lâcher prise. Ecrire, c’est chasser de son souvenir ».

Je ne regrette pas cette lecture, malgré quelques scènes poignantes, qui réveillent de pénibles échos. Mais Tom Lanoye ne fait ni dans le pathos, ni dans l’angélisme, il raconte la vie comme elle est, avec ses montagnes russes, et les gens comme ils sont, qualités et défauts, doutes et certitudes inclus, il y en a un peu plus, je vous le mets quand même ? Et puis (ça ne parlera sans doute qu’aux Belges), mention spéciale à ce parler de chez nous (et au traducteur qui l’a si bien rendu en français): en lisant j’entendais dans ma tête ma grand-mère et ma marraine et leur patois flamand, bien loin du beau néerlandais du dictionnaire. Réaliste, truculent, pudique, tendre, nostalgique, plein de belgitude et écrit avec une grande justesse de ton, ce livre est un hommage très touchant de l’auteur à ses parents. Et pour moi, une belle découverte.

Présentation par l’éditeur:

Frappée par une attaque cérébrale sur ses vieux jours, la mère de l’auteur perd sa langue : elle s’exprime désormais en un baragouin furieux et inintelligible, qui traduit son désespoir et sa colère d’être incomprise. Durant toute son existence, cette commerçante, bouchère à Saint-Nicolas, bourg de la province d’Anvers, a été actrice dans une compagnie d’amateurs. La langue était son instrument. Elle la maniait en virtuose au théâtre comme dans la vie où sa volubilité et son sens de la répartie, combinés à un caractère bien trempé et autoritaire, faisaient d’elle un personnage haut en couleur et parfois redoutable.

Quelques citations:

Avec la sonde dans l’estomac, elle aurait pu encore tenir des semaines, sinon des mois. C’est ce qu’on nous assurait. Je n’ai rien à faire de ces sortes d’assurances. On peut dire ce qu’on veut du Moyen-Age, avec sa Mort Noire et son hygiène défaillante, ses furies et ses bûchers, avec l’espérance de vie en rapport, mais quand il était temps de partir, on pouvait partir. La mort était une vieille connaissance, pas une raison de tomber dans l’hystérie. Le peu de science ne s’était pas encore transformé en un mal grotesque capable de maintenir en l’état tous les maux et de les augmenter au lieu de les combattre. Et en arrière-pensée n’existait pas encore cette méfiance lancinante: quand donc notre formidable sécurité sociale, consolatrice des faibles, s’est-elle convertie en un jackpot pour l’industrie pharmaceutique et ses filiales? Les patients qu’on prolonge rapportent plus qu’une vache laitière. Chaque jour supplémentaire est un jour de bénéfices. Cela rend les recommandations de résignation et de patience plus rentables que la vente de souffrance courte.

– [Lorsque l’auteur décide de refuser qu’on s’acharne à nourrir par sonde sa mère agonisante:] Je ne lui ai jamais témoigné plus d’attachement et de respect qu’au moment où nous lui avons enfin permis de partir. Un homme n’a de véritable dette qu’envers une personne au monde. Je crois l’avoir apurée là. Peut-être l’amour ne peut-il accomplir véritablement qu’une seule chose. Tuer par amour.

Evaluation :

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4 commentaires

  1. Pas facile ce genre de bouquin ! Pour avoir moi aussi vécu cela avec deux parents proches, je ne sais pas si je le lirai.

    • Sylvie

      Je comprends. Peut-être essayer un autre livre de cet auteur (je n’en ai pas lu d’autres), moins « sensible ». Parce que sa façon de raconter la vie de ses parents « avant » vaut le détour.

  2. Je ne lirai pas ce livre qui me rappelle de sombres souvenirs quand la science toute puissante, et les medecins qui s’y rattachent, affirmait avoir  « sauvé » ma mère. Je comprends le message de l’auteur, et l’extrait de texte choisi qui reflète parfaitement mon sentiment, mais je suis incapable dorénavant de lire des témoignages de ce genre.

    • Sylvie

      Je comprends tout à fait. Ceci dit, ce n’est qu’une partie du livre. Il y a aussi le récit de la vie des parents de l’auteur avant l’AVC de la mère, et c’est délicieux. Peut-être tenter un autre livre de Tom Lanoye?

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