lundi , 29 novembre 2021

Le droit d’emmerder Dieu

Auteur: Richard Malka

Editeur: Grasset – 29 septembre 2021 (96 pages)

Lu en octobre 2021

Mon avis: « Le droit d’emmerder Dieu » (j’adore ce titre) aurait pu être sous-titré « un éloge du blasphème ». Ce texte de 96 pages est la transcription de l’intégralité de la plaidoirie de Me Richard Malka, l’avocat de Charlie Hebdo, au procès des attentats de janvier 2015 à Paris.
Une primeur, en quelque sorte, puisque lors du procès qui s’est déroulé en 2020, il avait dû écourter son intervention en raison de divers retards et de la pandémie de Covid.
Plus qu’une plaidoirie, c’est un véritable plaidoyer pour la liberté d’expression qui nous est livré. L’avocat retrace la chronologie des événements qui ont abouti aux attentats de 2015, ceux de Charlie et de l’Hyper Cacher. Il tire ainsi le fil conducteur à partir de l’assassinat de Theo Van Gogh en 2004. Le réalisateur néerlandais avait été tué à la suite d’un court-métrage dénonçant la soumission des femmes dans l’islam. En réaction à cet assassinat, un journal danois a publié quelques mois plus tard les fameuses 12 caricatures du prophète, reprises par Charlie en 2006. Le comble, c’est que ces caricatures en tant que telles n’ont provoqué que peu de réactions au moment de leur publication. Il aura fallu la manipulation criminelle de ces dessins par des imams danois pour mettre le feu aux poudres, et pour longtemps. Lesdits imams ont fait circuler les 12 caricatures en y ajoutant 3 autres, totalement hors contexte, avec pour effet d’amplifier la polémique, de provoquer un scandale international monumental dans la communauté musulmane, et bientôt de déclencher l’ire sanguinaire des extrémistes fanatiques, qui se posent en victimes de l’islamophobie.
Me Malka rappelle alors l’attitude, lâche ou opportuniste, finalement tout aussi criminelle, de certains politiques et intellectuels ou autres personnalités (qu’il cite in extenso) qui s’empressent de reprocher à Charlie d’avoir publié les caricatures danoises et d’ajouter inutilement de la provocation à la provocation, taxant l’hebdo d’islamophobie alors que le seul but de celui-ci était de revendiquer la liberté de la presse. Mais qui, en réalité, ajoutait de l’huile sur un feu à retardement ? Me Malka n’y va pas pas 4 chemins : « Tous ces gens ont une responsabilité. Ils ont fait naître l’idée que les caricatures étaient injustes, que nous étions les ennemis des musulmans, des ennemis livrant une guerre injuste. Et ils nous ont collé une cible sur le dos. […] Tous ont une responsabilité morale dans les crimes commis. Nous n’avons fait qu’exercer la liberté de critique des religions ».
Le droit au blasphème, donc, en particulier, et la liberté d’expression en général, dont il retrace également l’histoire, profondément ancrée dans les valeurs républicaines qui ont émergé avec la Révolution Française, et là aussi, il est limpide (et cela résonne curieusement avec certains aspects de l’actuelle crise sanitaire) : « Les croyances ne peuvent jamais exiger le respect. Seuls les hommes y ont droit. Aucune croyance, aucune idée, aucune opinion ne peut exiger de ne pas être débattue, critiquée, caricaturée. Parce qu’à défaut, on n’accepterait plus de vivre qu’entre personnes pensant la même chose. Et tout débat, toute controverse serait estimée « offensante ». C’est le chemin de l’obscurantisme. Les idées, ça se confronte et ça se débat ».
Plus qu’une plaidoirie, ce texte est la démonstration implacable de « la bêtise de ces tribunes, de ces articles, de ces prises de parole expliquant qu’il serait responsable d’abandonner les caricatures de l’islam pour en faire une religion d’exception ». La bêtise, et la cruauté : à vouloir protéger les « sensibilités » de ceux qui s’estimaient « victimes » de l’islamophobie de Charlie Hebdo (« Ces personnes savent-elles que Charlie a été de tous les combats antiracistes avec SOS Racisme et l’UEJF* […]? »), elles ont transformé les membres de Charlie en victimes sacrificielles d’une vengeance aussi dramatique qu’absurde.
Un texte brillant, intelligent, émouvant quand il évoque les victimes, percutant, amer, qui remet – oserais-je le dire – l’église au milieu du village.
« Le droit d’emmerder Dieu », nécessaire, salutaire, devrait être enseigné à l’école.

*Union des Etudiants Juifs de France

En partenariat avec les Editions Grasset via Netgalley.

#LedroitdemmerderDieu #NetGalleyFrance

Présentation par l’éditeur:

« C’est à nous, et à nous seuls, qu’il revient de réfléchir, d’analyser et de prendre des risques pour rester libres. Libres de nous engager et d’être ce que nous voulons. C’est à nous, et à personne d’autre, qu’il revient de trouver les mots, de les prononcer, de les écrire avec force, pour couvrir le son des couteaux sous nos gorges.
À nous de rire, de dessiner, d’aimer, de jouir de nos libertés, de vivre la tête haute, face à des fanatiques qui voudraient nous imposer leur monde de névroses et de frustration – en coproduction avec des universitaires gavés de communautarisme anglo-saxon et des intellectuels qui sont les héritiers de ceux qui ont soutenu parmi les pires dictateurs du XXe siècle, de Staline à Pol Pot. »

Ainsi plaide Richard Malka, avocat de Charlie Hebdo, lors du procès des attentats de janvier 2015. Procès intellectuel, procès historique, au cours duquel l’auteur retrace, avec puissance, le cheminement souterrain et idéologique du Mal. Chaque mot pèse. Chaque mot frappe. Ou apporte la douceur, évoquant les noms des disparus, des amis, leurs plumes, leurs pinceaux, leur distance ironique et tendre.
Bien plus qu’une plaidoirie, un éloge de la vie libre, joyeuse et éclairée.

Evaluation :

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