mardi , 22 mai 2018
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Tout s’effondre

Auteur: Chinua Achebe

Editeur: Babel – 2016 (220 pages)

Lu en avril 2018

Mon avis: « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur ».

Avec Chinua Achebe, les « lions » du Nigeria pré-colonial ont trouvé leur historien. Le lion, en l’occurrence, c’est Okonkwo, habitant du village ibo d’Umuofia. Valeureux guerrier dans sa jeunesse, il est aujourd’hui un homme mûr, bien établi, comptant trois épouses, huit enfants et une plantation d’ignames prospère. Dur à la tâche, machiste et brutal, il n’apparaît pas fort sympathique mais, respectueux des traditions, du culte des dieux et des ancêtres, il est autant écouté des sages du clan qu’il obéit lui-même envers et contre tout à la parole sacrée de l’oracle. Et lorsque celui-ci lui ordonne de tuer son fils adoptif bien-aimé, aucun commandement divin ni aucun scrupule n’arrêtera le bras exécuteur d’Okonkwo. Même si celui-ci ne paraît pas autrement affecté, ce drame semble bien être le premier grain de sable dans la dynamique séculaire des us et coutumes de la tribu, le premier des soubresauts qui mèneront à l’effondrement. En effet, quelque temps après cet épisode, Okonkwo tue accidentellement un jeune homme et est contraint à un exil de sept ans avec toute sa famille. A son retour au village après ces années de bannissement, les choses ont changé : les missionnaires et les colons britanniques posent les jalons du christianisme et de la bureaucratie de Sa Majesté. Un véritable choc des cultures, qui semblent vouées à ne pas se comprendre. Pourtant, peu à peu, certains se laissent convaincre par ces sirènes de la « civilisation ». D’autres sont indifférents ou se moquent de ces « albinos », et quelques-uns tentent de s’y opposer. Parmi eux – évidemment – Okonkwo qui, seul et jusqu’au bout, refusera de se soumettre. Et les derniers mots de son père prononcés des années plus tôt résonnent alors comme un présage : « Un cœur fier ne se laisse pas abattre quand tout s’effondre, car un tel échec ne l’atteint pas dans son orgueil. C’est beaucoup plus difficile et beaucoup plus douloureux quand on est seul à échouer ».

La première partie (les 2/3 du livre) ne comporte que peu d’action et consiste essentiellement en un récit à haute valeur ethnographique, où l’on en apprend beaucoup sur la vie quotidienne et les croyances des Ibos du Nigeria, à travers l’histoire d’Okonkwo, de son enfance à l’épisode qui cause son exil. La deuxième partie, beaucoup plus courte, porte sur la période transitoire pendant laquelle Okonkwo se reconstruit lui-même, ainsi que sa fortune. Dans la troisième partie, alors qu’il croit rentrer au village en quasi-héros, il s’aperçoit que les valeurs ont commencé à glisser. Les existences sont bouleversées, les traditions balayées par le rouleau compresseur de la colonisation, tout s’est accéléré, la catastrophe est imminente et la lutte vaine.

Tout s’effondre, un conte cruel, remarquable de par le point de vue à partir duquel il est raconté. Et, chose encore plus remarquable, écrit sans parti pris ni victimisation, dans une langue simple et imagée. Ce qui n’empêche pas de rester avec la question : de quel droit, de quelle légitimité une civilisation prétend-elle s’imposer à une autre ?

Présentation par l’éditeur:

Dans le village ibo d’Umuofia, Okonkwo est un homme écouté dont la puissance et le courage sont vantés par tous, un fermier prospère qui veille sur ses trois épouses et sur ses huit enfants, un sage guerrier jouissant de la confiance des anciens. Son monde repose sur un équilibre cohérent de règles et de traditions, mais l’extérieur s’apprête à violer cette réalité qui semblait immuable : les missionnaires d’abord, les colons britanniques ensuite vont bouleverser irrémédiablement l’existence de tout un peuple. Tragique roman à la langue limpide, Tout s’effondre rend hommage à l’Afrique précoloniale à l’aube de sa décomposition. « Tant que les lions n’auront pas leurs propres historiens, l’histoire de la chasse glorifiera toujours le chasseur », dit un proverbe africain. Avec cette fable cruelle, Chinua Achebe devenait l’un des premiers lions du continent à prendre la plume.

Evaluation :

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4 commentaires

  1. Je dirai plutôt : de quel droit, de quelle légitimité une religion prétend-elle s’imposer à une autre ? C’est du prosélytisme à grande échelle…

    • Sylvie

      En effet, et ici ça va plus loin que le prosélytisme religieux, puisque c’est toute l’organisation d’une société traditionnelle qui est bouleversée…

  2. Ce titre dépeint habilement les prémisses des désastreux bouleversements que le colonialisme a infligé à l’Afrique, j’avais beaucoup aimé.

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