dimanche , 22 septembre 2019
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Trouble

Auteur: Jeroen Olyslaegers

Editeur: Stock – 9 janvier 2019 (448 pages)

Lu en janvier 2019

Mon avis: “Trouble” est le passé de Wilfried Wils. Aujourd’hui vieillard d’âge canonique, il se raconte dans des mémoires qu’il destine à son arrière-petit-fils. Remontant aux prémices de la Deuxième Guerre mondiale, il déroule le fil de l’Occupation à Anvers, sa ville, celle du diamant et d’une importante communauté juive. En ce temps-là, Wil a tout juste 20 ans, et pas de conscience politique ni même morale. Il veut juste échapper au travail obligatoire en Allemagne, alors il s’engage comme auxiliaire de police. C’est sous cet uniforme qu’il vivra la mise en place de la réglementation anti-juive, le racisme, les dénonciations, les lynchages, les arrestations. Choisit-il un camp ? Non, jamais. Il louvoie sans arrêt entre son ami Lode, lui aussi policier, qui prendra le parti des résistants, et Barbiche Teigneuse, son maître à penser germanophile, collabo à peine masqué. Pourquoi ne choisit-il pas son camp ? C’est moins clair. Le Wilfried d’aujourd’hui vous répond que son seul but était de survivre à cette période terrible. Mais le Wil d’alors poursuivait-il consciemment cet objectif ? A la lecture, on a plutôt l’impression que le jeune homme est terriblement passif, exécute les missions qui lui sont confiées de part et d’autre sans jamais les avoir acceptées ou refusées clairement, et qu’il joue presque malgré lui un rôle d’agent double. Agir, s’abstenir, parler, se taire, Wilfried semble ne décider de rien et se laisser porter par le courant plus ou moins nauséabond d’un opportunisme cynique. Mais tout cela est très ambigu et flou, difficile de savoir si les confessions de l’arrière-grand-père sont sincères (voire lucides), ni s’il porte une quelconque responsabilité dans les événements qu’il relate. Toujours est-il que son pseudo “non choix” se rappellera douloureusement à lui des années plus tard.
Double jeu, dualité, dédoublement… Non content d’osciller entre collaboration et résistance, Wil, qui aspire désespérément au retour de la normalité, doute vaguement de son identité sexuelle et doit aussi se coltiner son alter ego, sa part d’ombre : Angelo, sa voix intérieure impétueuse et sarcastique, qui lui dicte les obscurs poèmes que Wil finira par publier après-guerre sous le titre “Confessions d’un comédien”. Ambigu, vous avez dit ambigu ?

“Trouble” est une sorte de Chagrin d’Anvers qui nous fait plonger dans l’histoire sombre et peu glorieuse de la ville, et surtout de son administration et de sa police, à la botte de l’Occupant. Une fresque un peu brueghelienne, dans laquelle des personnages caricaturaux et rarement sympathiques se trouvent, à l’image de Margot la Folle (Dulle Griet, tableau évoqué à plusieurs reprises dans le livre), dans des situations monstrueuses sans savoir s’ils les ont provoquées ou simplement acceptées. Malgré des longueurs, une surabondance de noms de rues et une narration non chronologique, les pièces du puzzle apparues dans le désordre finissent par s’imbriquer peu à peu. Il y aurait encore beaucoup à dire de ce roman riche et complexe, mais j’en retiens que le Bien, le Mal, le choix ou son absence, la responsabilité, la culpabilité et la très inconfortable question du “qu’aurais-je fait à leur place ?” en sont les sujets, qui résonnent encore aujourd’hui aux oreilles d’une certaine Flandre qui ne s’est pas affranchie de son passé.

En partenariat avec les éditions Stock via Netgalley.

Présentation par l’éditeur:

Anvers, 1940. Wilfried Wils, 22 ans, a l’âme d’un poète et l’uniforme d’un policier. Tandis qu’Anvers résonne sous les bottes de l’’occupant, il fréquente aussi bien Lode, farouche résistant et frère de la belle Yvette, que Barbiche Teigneuse, collaborateur de la première heure. Incapable de choisir un camp, il traverse la guerre mû par une seule ambition : survivre.
Soixante ans plus tard, il devra en payer le prix.
Récompensé par le plus prestigieux prix littéraire belge, Trouble interroge la frontière entre le bien et le mal et fait surgir un temps passé qui nous renvoie étrangement à notre présent.

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Avatar

    Le bien, le mal ? Difficile de choisir lors de cette période de guerre. Un choix cependant commun à tous : s’en sortir vivant ! Opportunisme ? Sûrement. Alors le flou de ce positionnement est bien retranscrit dans ce livre semble-t-il.

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