mardi , 21 août 2018
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Débâcle

Auteur: Lize Spit

Editeur: Actes Sud – 2018 (420 pages)

Lu en mars 2018

Mon avis: Trois fils narratifs qui alternent en continu, tissant une trame qui ne révèle son terrible dessin (dessein) que dans les dix dernières pages.
Le premier : une journée dans la vie d’Eva, le 30 décembre 2015, racontée par elle-même, presque minute par minute. Où l’on apprend que cette jeune professeure d’arts plastiques qui vit à Bruxelles s’apprête à retourner, pour la première fois depuis treize ans, dans son village natal de la profonde Campine anversoise, pour y solder quelques comptes, emportant dans le coffre de sa voiture un cube de glace. Lequel va, forcément, commencer à fondre à un certain moment.
Le deuxième : un été dans la vie d’Eva et de ses deux amis d’enfance, Pim et Laurens. L’été 2002, caniculaire, poisseux et moite, dans le village susnommé, raconté par elle-même, presque jour par jour. Où l’on observe le trio d’inséparables traîner son ennui à travers la campagne, comme chaque été. Mais cette année, les « trois mousquetaires » ont quatorze ans, âge critique et violent. Les hormones bouillonnent, les deux garçons imaginent un jeu qui consiste à faire se déshabiller les plus jolies filles du village. Eva y assiste en spectatrice et complice presque malgré elle, juste pour que les deux autres ne la rejettent pas. Parce qu’elle sent bien qu’elle, une fille, est nécessairement le maillon faible et que cette amitié d’enfance va, forcément, commencer à fondre à un moment certain, et se liquéfier définitivement le jour où le jeu pervers dérape dans une cruauté sans nom.
Le troisième, en pointillés, un point en avant, deux points en arrière : quelques anecdotes de la vie familiale d’Eva, racontées par elle-même. Où l’on contemple les parents – pathétiques – qui fuient leur mal-être dans l’alcool et les antidépresseurs, et les enfants – attachants – qui fuient le mal-être de leurs parents, le frère aîné en se passionnant pour les insectes, la petite sœur en développant anorexie et TOC, et Eva en se jetant à corps perdu dans son amitié avec Laurens et Pim. Mauvais pari… Et même si la relation solide et solidaire de la fratrie fait contrepoids avec celle, flottante, entre les trois amis, l’on sent bien que ce cadre familial n’en finit pas de fondre, et ne va pas tarder à se dissoudre définitivement.
Trois fils narratifs qui se tressent sans arrêt, distillent progressivement les pièces du puzzle, font croître le malaise et le sentiment de catastrophe imminente, jusqu’à éclairer la scène finale. Enfin, éclairer… Il vaudrait mieux dire « obscurcir »…

Car ce roman est d’une noirceur…
Mais il est phénoménal. Une claque, un coup de poing, un KO debout, un coup de tonnerre, …, tout ça tout ça. J’ai rarement été autant secouée par une fiction. La scène cruciale m’a laissée nauséeuse et bouleversée, celle qui suit dans la boucherie, désespérée, et la scène finale me hante encore… Nostalgiques de la douceur de l’enfance, des tendres émois de l’adolescence et des belles promesses de l’âge adulte, veaux, vaches, cochons, abandonnez tout espoir, ici tout est dézingué, parfois au sens propre. C’est glauque, malsain et cruel, mais qu’est-ce que c’est bien rendu ! Une écriture faussement légère au service d’une double intrigue de plomb, une construction et un sens du suspense parfaitement maîtrisés. Dans un style cru et réaliste, à peine ironique, l’auteure décrit avec une grande justesse l’adolescence livrée à elle-même, l’exclusion sociale avec le mélange de compassion et de mépris pour ceux qui en sont victimes,  la vie quotidienne étriquée d’un bled de province où tout le monde se connaît et où tout se colporte sauf la vérité.
Ames sensibles amatrices d’air pur de la campagne, abstenez-vous, les seules odeurs ici sont celles de la fosse à purin et de la viande crue.

Un premier roman dérangeant, mais impeccable et sacrément culotté.

PS : s’il y avait des reproches à faire, ce ne serait pas à l’auteure. D’abord, le titre français, qui traduit mal l’original : « Het smelt » (« ça fond ») : débâble évoque un changement brutal, soudain, et ne rend pas compte de la lente progression de l’intrigue. La couverture, ensuite : interpellante avec cette image de gamine sophistiquée, mais trompeuse parce que ne correspondant à rien dans l’histoire, hormis la perte de l’innocence.

Présentation par l’éditeur:

A Bovenmeer, un petit village flamand, seuls trois bébés sont nés en 1988 : Laurens, Pim et Eva. Enfants, les “trois mousquetaires” sont inséparables, mais à l’adolescence leurs rapports, insidieusement, se fissurent. Un été de canicule, les deux garçons conçoivent un plan : faire se déshabiller devant eux, et plus si possible, les plus jolies filles du village. Pour cela, ils imaginent un stratagème : la candidate devra résoudre une énigme en posant des questions ; à chaque erreur, il lui faudra enlever un vêtement. Eva doit fournir l’énigme et servir d’arbitre si elle veut rester dans la bande. Elle accepte, sans savoir encore que cet “été meurtrier” la marquera à jamais. Treize ans plus tard, devenue adulte, Eva retourne pour la première fois dans son village natal. Cette fois, c’est elle qui a un plan…

Véritable coup de tonnerre dans le paysage littéraire aux Pays-Bas et en Belgique, immense succès de librairie qui a valu à son auteur les plus grands éloges, Débâcle est un roman choc, servi par une écriture hyperréaliste et intransigeante. Une expérience de lecture inoubliable.

Quelques citations: 

 J’ai lu il n’y a pas si longtemps qu’un fumeur pourrait se payer des vacances chaque année rien qu’avec l’argent dépensé en cigarettes. Personne ne cherche à savoir s’il y a aussi des gens qui fument pour ne pas avoir à partir en voyage avec leur famille.

– Le père de Pim [un fermier] n’a jamais été un causeur. Des fois, j’aimerais savoir comment ça fonctionne au juste: est-ce que ce sont les taiseux qui deviennent paysans, ou les paysans des taiseux? Ca m’aiderait à me faire une idée de ce qui nous attend avec Pim.

– … plus longtemps que nécessaire, comme je le faisais quelquefois avec les chats errants, en les caressant bien fort, dans l’espoir que je les rechargerais de joie et qu’ils continueraient de ronronner longtemps après mon départ.

– Le cerveau n’est pas très différent du système digestif. L’un et l’autre transforment presque tout, à quelques exceptions près. Ces traumatismes et ces corps étrangers sont en général détectés de manière inattendue, éventuellement par des spécialistes médicaux qui, en réalité, cherchaient autre chose. Un bout de fil de fer, un amour de jeunesse, une balle de ping-pong, une trahison – ça traîne parfois des années à l’intérieur…

Evaluation :

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4 commentaires

  1. J’ai lu ton billet en diagonale car je compte le lire très bientôt, ayant eu la chance de tomber en bouquinerie sur un exemplaire d’occasion. Ta conclusion est en tous cas très très prometteuse !

    • Sylvie

      J’espère qu’il te plaira, tu m’en diras des nouvelles! bonne lecture et merci pour ton com’ 🙂

  2. Un livre à succès, je le croise partout sur les blogs avec de bonnes critiques ! Pour le moment, j’attends…

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