samedi , 15 décembre 2018
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Le promeneur d’Alep

Auteur: Niroz Malek

Editeur: Le Serpent à Plumes – 6 septembre 2018 (176 pages)

Lu en septembre 2018

Mon avis: Cinq étoiles parce que je ne peux pas en mettre davantage.

De notre côté du miroir, le conflit syrien c’est surtout la crise migratoire, l’exode massif des migrants, la traversée de la Méditerranée, la route des Balkans. On parle rarement de ceux qui sont restés au pays. Parmi eux, Niroz Malek, écrivain et poète syrien d’origine kurde, issu de la communauté yézidie, est né à Alep en 1946 et n’a jamais quitté sa ville. Pour lui, rester là n’est pas tant une question de courage. Paradoxalement, c’est plutôt une question de survie : “Comment pourrais-je quitter ma maison, m’éloigner de mon bureau ? […] Est-ce pour sauver uniquement mon corps ? Tu sais que derrière moi, dans ce bureau, ce ne sont pas des livres, des bibelots et des photographies que je laisserais, mais mon âme. Le corps pourrait-il survivre sans âme ? Ai-je poursuivi. C’est pour cela que je ne partirai pas de chez moi, car il n’y a pas de valise assez grande pour contenir mon âme“. Alors il est resté dans sa maison, et continue à écrire pour témoigner, pour résister face à la barbarie, pour tenir le coup devant la folie et le désespoir. Ce livre est un ensemble de saynètes très courtes, quelques pages tout au plus, dans lesquelles la violence aveugle empêche toute vie normale. Personne ne sait, quand il sort de sa maison pour faire des courses ou prendre l’air, s’il en reviendra vivant. La mort peut surgir de partout, d’un chasseur bombardier, d’un sniper sur un toit, d’une rafale de mitrailleuse tirée depuis l’un des innombrables barrages par un soldat ou un milicien arrogant qui n’est pourtant lui-même qu’un cadavre en sursis. Hantés par la mort et la peur, les textes sont très souvent oniriques, comme pour permettre à l’esprit de se réfugier dans l’imaginaire et échapper ainsi à une réalité atroce. Les souvenirs aussi sont un abri où duper la douleur : devant un bistrot détruit par une explosion, on se rappelle des conversations sans fin avec les amis ; devant l’abattage des arbres du jardin public (parce qu’il n’y a plus d’autre bois pour se chauffer), on se rappelle les générations d’adolescents qu’on a vus graver leurs noms sur les troncs. Réaliser alors que les jours heureux appartiennent au passé, mais nourrir un espoir fou : “Je suis convaincu qu’un jour la lumière jaillira à nouveau de l’obscurité qui s’est abattue sur nous“.

L’écriture de Niroz Malek est simple et sobre; point n’est besoin de pathos pour rendre ce texte déchirant et bouleversant. Pour supporter ce quotidien insupportable, il s’adresse souvent à “celle qui se trouve au loin” et lui parle d’amour. Quelle force d’âme a-t-il trouvée/conservée pour invoquer, face à cette sale guerre aussi absurde que cruelle, la poésie et la lumière de Chagall et de Van Gogh, ou la musique de Beethoven ?

Respect.

En partenariat avec les éditions du Serpent à Plumes/La Martinière (que je remercie pour l’envoi et le mot d’accompagnement), via une opération Masse Critique de Babelio.

Présentation par l’éditeur:

“Assis à ma table j’ai entendu le bruit des balles provenant du barrage proche. Puis tous les barrages du quartier se sont mis à tirer. J’ai lâché, ce que j’avais en main – un stylo, car j’écrivais. Je me suis précipité vers le couloir pour me mettre à l’abri. J’ai entendu le bruit des roquettes et d’autres armes, des balles et des projectiles qu’on lançait vers le ciel comme pour chasser les étoiles de leur page noire.

J’ai commencé à perdre espoir de voir la fin des tirs.

Je me suis servi un verre d’eau et j’ai bu une gorgée. “

Issu de la communauté yézidie, Niroz Malek est syrien, de parents kurdes. Il vit à Alep qu’il n’a jamais quittée.

Une citation:

Dans le premier immeuble, il y a un balcon pulvérisé par un projectile perdu! Imaginez, comment un projectile pourrait se perdre…

Evaluation :

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2 commentaires

  1. Un très beau texte qui donne envie de découvrir l’autre côté de ce sinistre miroir.

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