jeudi , 18 avril 2024

Misericordia

Auteure: Lídia Jorge

Editeur: Métailié – 18 août 2023 (416 pages)

Prix Transfuge du meilleur roman lusophone 2023

Lu en juillet 2023

Mon avis: La narratrice est une vieille dame qui réside à la maison de retraite « Hôtel Paradis », quelque part au Portugal. Un endroit au nom douteux, dont on ne sait s’il veut désigner un lieu paradisiaque pour la fin de vie, ou un purgatoire permettant d’obtenir un hypothétique éden post-mortem.
Mais soit.
Dona Alberti n’a plus l’usage de ses jambes et à peine celui de ses mains, mais il lui reste toute sa tête et son sens aigu de l’observation. Sa fille lui a offert un petit magnétophone sur lequel la vieille dame a enregistré une sorte de journal vocal, entre avril 2019 et avril 2020.
Dans Misericordia, Lídia Jorge a retranscrit, en les mettant en ordre et en forme, ces 38 heures d’enregistrement de la voix de sa mère (puisque c’est bien d’elle qu’il s’agit), qui témoigne ainsi d’une année de vie en maison de retraite. Un microcosme fait d’amours et de chamailleries entre résidents, d’amitié et de solidarité, de ragots et de mesquineries. Dona Alberti évoque aussi l’attitude du personnel soignant, attentif mais dépassé en raison d’un manque chronique d’effectifs, sa relation avec sa fille, cette écrivaine qu’elle ne comprend pas, sa résistance à la Mort et à son avatar, la Nuit, à laquelle elle livre des combats acharnés, et l’arrivée du Covid et du confinement au début de l’année 2020.
Dépossédée de sa vie d’avant dans sa maison et son jardin, et de son corps qui l’abandonne, Dona Alberti est également confrontée aux étourderies du personnel soignant qui ne répond pas aux appels pendant la nuit, ou qui l’oublie pendant des heures dans son fauteuil roulant au bout d’un couloir désert, sans compter la débandade de certains au début du Covid et le manque d’information à propos de la situation et des mesures de confinement. Il y aurait de quoi se révolter, parce que même si on peut comprendre que le personnel soit débordé, ces situations où les résidents sont infantilisés, déshumanisés, sont intolérables, et n’en constituent pas moins de la maltraitance et des atteintes à la dignité et l’intégrité humaines (ce qui a le don de me mettre en rage, mais c’est une autre histoire).
Mais il n’y a aucune amertume à cet égard dans le récit de Dona Alberti. Elle s’exprime avec lucidité, humour et ironie, avec de la joie et quelques larmes, mais sans « nourrir la mélancolie ». Elle ne se résigne pas, elle veut vivre, se battre contre la mort et l’oubli, et de fait, Lídia Jorge en fait un personnage inoubliable.
Misericordia est un livre fort, un très beau plaidoyer pour la résistance, l’espoir et la vie, et un superbe hommage, sensible et bouleversant, de Lídia Jorge à sa mère. Un grand livre.

En partenariat avec les Editions Métailié.

Présentation par l’éditeur:

Vous n’avez jamais lu un texte comme celui-là !
Une vieille dame enregistre ses derniers jours en maison de retraite et le résultat est un condensé incroyable de force vitale, de dérision, de révolte, d’attention aux autres et de foi dans la vie.
Misericordia est l’un des livres les plus audacieux de la littérature portugaise actuelle. Comment l’auteure arrive-t-elle à faire qu’il soit à la fois brutal et plein d’espoir, ironique et aimable, à faire qu’il soit à la fois brutal et plein d’espoir, ironique et aimable, un mélange de larmes et de rire, est une véritable prouesse : le journal de la dernière année de vie d’une femme qui intègre dans son récit la fulgurance des existences croisées et le transforme en un témoignage admirable sur la condition humaine. Ce qui ne peut se faire que grâce au miracle de la présence de la littérature.
Dans ces temps difficiles que nous vivons, on attendait un livre comme celui-ci. Lídia Jorge l’a écrit.
Un livre sur l’immortalité de l’espoir, sur une femme exceptionnelle jusqu’au bout.

Quelques citations:

– « Dites-moi ce dont vous avez besoin », a dit la directrice [de la maison de retraite].
Mais j’ai besoin de quelque chose que Noronha ne peut pas me donner. Un lieu sûr, inatteignable, inviolable, où je puisse garder le papier avec le message. Mais il n’y a pas de tiroir, de poche, de sac, de traversin, ni de matelas, ni d’ourlet, ni de semelle de chaussure auxquels moi seule ai accès. Et c’est là la difficulté de me retrouver à vivre à l’Hôtel Paradis. Exil. Il n’y a plus rien qui ne soit qu’à moi, ni mon corps, ni mon esprit.

– Grands et petits événements nous émeuvent. Je pense qu’entre nous [résidents d’une maison de retraite] tout est plus émouvant parce que nous savons que tout ce qui arrive arrive pour l’avant-dernière voire la dernière fois. Le soupçon que le bien et le mal nous donnent des images ultimes leur confère une telle intensité qu’il nous rend faibles, même dans la force. C’est là que je me sens.

Evaluation :

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