Auteur: Eduardo F. Varela
Editeur: Métailié – 21 août 2026 (336 pages)
Lu en octobre 2026
Mon avis: Perdu dans la pampa, un train kilométrique, composé de dizaines de wagons de marchandises et d’un fourgon postal, circule de village en village.
Pourquoi donc « perdu », me direz-vous. Un train, ça suit ses rails et ça va forcément quelque part.
Oui… mais non, parce qu’ici on est chez E.F. Varela, et que cet auteur a un sacré penchant pour le loufoque et l’absurde.
Jugez donc : la pampa est recouverte à l’infini de champs de maïs que personne n’a jamais semés, et qu’il faut littéralement combattre à la machette pour éviter qu’ils envahissent les villages.
Les villages, justement : ils portent tous des noms à consonance maïs-sienne, des noms tellement semblables que même leurs propres habitants y perdent leur latin, enfin, leur espagnol.
Le train, ensuite : chargé de toutes les marchandises possibles et imaginables, dont on ne se rappelle plus qui les a commandées, ni quand, ni où il faut les livrer. Idem pour les montagnes de courrier qui encombrent le wagon postal et qui, faute de trouver leur destinataire, se retrouvent lettres mortes ou, au mieux, poste restante. Et je ne vous parle pas du wagon potager, du wagon cimetière, du wagon étang ou du wagon piste de pétanque, où les palabres pour désigner le vainqueur sont sans fin, vu que chaque secousse du train ébranle les boules.
Oui, ce train est presque un village ambulant à lui tout seul, peuplé seulement de (presque) quatre habitants : le machiniste, son assistant épisodique, Josefina et son mari, à la fois contrôleur et postier. Ces deux derniers vivent dans le wagon de queue, et rendent visite de temps à autre aux occupants de la locomotive, ce qui leur prend facilement 1h30 pour passer d’un wagon à l’autre et remonter le convoi.
Et donc ledit convoi sillonne la pampa depuis des années sans trop savoir où il va, s’arrêtant dans chaque gare au gré des aiguillages et des bifurcations aléatoires.
Cet univers paraîtra bien étrange aux non-initiés, mais soyez rassurés, les occupants du train et les habitants des villages sont habitués et se satisfont de cette petite routine – ils ne connaissent de toute façon rien d’autre.
Mais voilà que ce paisible train-train (facile, j’avoue) est bouleversé quand déboulent, sur la voie ferrée et dans les champs, un énorme rocher qui n’en finit pas de rouler, suivi d’un tank et de son pilote, le général Montoya. Ni une ni deux, celui-ci, en bon militaire, exige le commandement du train, tandis que des centaines de réfugiés fuyant le rocher destructeur montent à bord comme sur un canot de sauvetage, au grand dam de Josefina et ses compagnons…
Loufoque et absurde, donc, mais aussi un brin poétique et onirique (ah, le réalisme magique sud-américain…), ce roman bifurque également sur une voie socio-politique : constat de la pauvreté, de l’inculture, de l’abandon par les autorités de ces villages du bout du monde, de l’absurdité de la bureaucratie ; critique de la cupidité, de la soif de pouvoir, des dirigeants latinos vendus aux gringos ?
Quoi qu’il en soit, les nombreuses métaphores permettent plusieurs niveaux de lecture, y compris un questionnement existentiel sur le sens de la vie (et de la marche) : partir ou rester sans savoir où on est, où on va, ni même qui on est, fuir en avant ou en arrière, se figer, courir ou se hâter lentement.
Un roman riche et original, une fable tragi-cocasse et déroutante.
Prendrez-vous le train en marche ?
En partenariat avec les Editions Métailié via Masse Critique de Babelio.
Présentation par l’éditeur:
Dans la pampa, plaine couverte à perte de vue de champs de maïs, un train postal interminable, chargé de marchandises inutiles et de lettres sans destinataires, traverse des paysages envahis par le silence. Les distances ici se comptent en villages que les villageois eux-mêmes confondent (Los Maïzes, La Polentita, Santa Maïzena, El Maïzorcal), le temps imite la logique entremêlée des voies ferrées et les quatre membres de l’équipage ne semblent pouvoir vivre qu’« entre deux gares »… Jusqu’à ce qu’un objet énorme et mystérieux tombé des montagnes vienne soudain bouleverser cette vieille routine.
Dans ce décor insolite et obsédant peuplé de personnages attachants, extravagants ou haïssables, Eduardo F. Varela, auteur des très remarqués Patagonie route 203 et Roca Pelada, écrit un roman hypnotique où le quotidien ferroviaire se transforme en expérience métaphysique cocasse et où la géographie indomptable du sud du monde devient humour, imagination extraordinaire et dépaysement garanti.

